Témoignages Alcool & drogues



"Je le sais maintenant, le ressentiment est le pire ennemi de l’alcoolique."  

Marc L.

 

Je m’appelle Marc et je suis alcoolique. J’ai bu pendant 30 ans. À plusieurs reprises, j’ai cru pouvoir contrôler ma consommation d’alcool et même cesser de boire. J’ai pris des moyens pour y arriver, j’ai même fait des thérapies individuelles et de couple. Pour moi, ça n’a pas donné de résultats. En 1989, j’avais déjà perdu femme et maison. J’ai continué de boire.

Et en 2001, le même scénario était en train de se répéter avec ma deuxième femme. Après des mois de souffrances, elle m’a donné un ultimatum : « Je ne veux plus que tu boives dans la maison. Et si tu bois, ne rentre pas coucher » m’a-t-elle dit, épuisée. En trichant, j’ai réussi à tirer mon épingle du jeu sans changer grand-chose à ma vie. Et un jour, la coupe a débordé, elle m’a mis à la porte en me disant : « Va boire ce que tu as à boire et je vais t’attendre ». Je n’avais plus le choix.

La vie qui m’attendait n’était pas reluisante : un appartement minable avec un frigo rempli de bière? La perte de mon emploi? Le recours à l’assistance sociale? La rue et… la mort? J’étais à bout, désespéré, épuisé par cette guerre sans fin contre l’alcool et ses conséquences désastreuses. J’étais paralysé. J’avais peur. À quarante-cinq ans, j’étais complètement défait, déshonoré, au bord du gouffre.

Pendant cette période noire, une phrase me revenait sans cesse : « Je vais t’attendre. » Moi, un alcoolique fini? Peut-être que… j’en vaux la peine? C’est l’amour de ma femme qui m’a sauvé la vie.

Le 13 juillet 2001, je me suis retrouvé à la Maison Jean Lapointe où l’on m’a accueilli avec simplicité, on m’a écouté, on m’a pris en charge. J’ai alors commencé à entrevoir une lueur d’espoir. Mais quand j’ai su qu’il fallait que j’applique le mode de vie des Alcooliques Anonymes, je me suis senti insulté et trahi : je n’étais pas alcoolique! J’avais juste besoin de contrôler ma consommation pour devenir un « buveur normal ». C’est après plusieurs jours de résistance que j’ai baissé les bras. J’étais K.-O., battu dans mes derniers retranchements. J’ai fini par admettre et reconnaître mon alcoolisme.

Grâce au merveilleux travail des intervenants et des bénévoles, j’ai réussi à ramasser les outils nécessaires pour affronter le monde extérieur. Ils m’ont fait comprendre une chose fondamentale : à la Maison, on allait m’aider à régler mon problème de dépendance mais la réussite se ferait une fois que je serais sorti de thérapie, avec le mode de vie des A.A. et les meetings.

Je suis parti de la Maison avec l’espoir d’une vie nouvelle. Je me suis installé mon système d’alarme personnel : lecture quotidienne de la littérature A.A., méditation, prières, surtout celle de la sérénité qui aide à lâcher prise lorsqu’on est frustré ou inquiet. J’ai fait ma postcure assidûment. J’ai assisté à un ou deux meetings par semaine. Ça n’a pas toujours été facile pour moi et mon entourage, mais le plus important était ma sobriété quotidienne. Par la grâce de Dieu, je n’avais plus soif.

Après trois ans, j’étais toujours abstinent, ma vie allait bien, mais j’avais l’impression de tourner en rond. Un ami m’a alors parlé de la quatrième étape. « Ne touche pas à ça, ne brasse pas de merde », m’ont conseillé certains vieux membres expérimentés. C’est vrai, l’introspection fait peur, mais j’y suis quand même allé. J’avais besoin d’aller voir comment je me suis construit dans ma famille d’origine, de connaître l’influence de mon éducation et de la religion, d’identifier mes valeurs, mes préjugés, mes croyances, mes tabous. De reconnaître mes peurs, ma tristesse, ma colère. J’ai commencé le long processus de l’étude de mes comportements et j’ai suivi un atelier d’une fin de semaine complète d’écriture. Ce fut la découverte de ma vie.

Cette étape m’a permis de me défaire progressivement du refoulement, de la banalisation et de la rationalisation. Maintenant, j’apprends à m’aimer tel que je suis et à m’ouvrir aux autres, sans jugement. J’ai aussi réalisé que ma colère me faisait vivre du ressentiment et je le sais maintenant, le ressentiment est le pire ennemi de l’alcoolique.


"J'étais fatiguée de boire, mais toujours pas convaincue que j'avais
le problème
."

Berthe V.

10 décembre 1986 : le jour J.

Il y a vingt ans, j'entrais à la Maison Jean Lapointe pour y passer Noël. Je vivais des émotions assez contradictoires : le dégoût, la honte, la suffisance. Qu'allait-il se passer? Qu'allaient-ils me montrer que je ne savais déjà? Je connaissais leur baratin car après tout, j’avais déjà suivi une thérapie.

Je me souviens, c’était en août 1985. Ça faisait un bon moment déjà que la question de savoir si j’étais une bonne buveuse, une buveuse sociale ou une alcoolique me tiraillait. Sans y faire vraiment attention et un peu par accident, j'avais rempli un questionnaire dans une revue à ce sujet. J’avais fait très attention à ne pas cocher trop souvent « oui » mais malgré ça, le résultat s’était avéré positif : j’avais de fortes chances d’avoir le problème. J’ai balancé la revue en pensant qu'à ce compte, tout le monde devait être alcoolique.

Quelques semaines plus tard, j’ai quitté un emploi que j’aimais beaucoup. À vrai dire, je crois que mes patrons étaient soulagés que je présente ma démission. Je suis arrivée chez moi défaite et j’ai vidé les bouteilles qui se trouvaient dans le bar. C’était l’heure du lunch et je me suis endormie ivre. Un jour, alors que je consultais les journaux pour trouver du travail, je suis tombé sur une annonce qui disait : « Si vous pouvez boire, c’est votre affaire; si vous ne pouvez pas, c’est notre affaire. » Enfin j’avais trouvé quelqu’un pour m’enseigner la bonne façon de boire. Car dans ma tête, c’était ça le problème : je ne savais pas boire comme il faut.

J’ai été très déçue. Dès le premier jour, on nous a dit qu’il n’y aurait pas d’alcool de toute la journée et on nous a emmenés à une réunion des Alcooliques Anonymes. Là, il y avait cette dame qui nous a raconté sa vie, sa solitude, son grand vide intérieur. Je me suis aperçue que c'était de ma vie dont elle parlait. Comme j’ai pleuré ce soir-là! Ça m’a coupé l’envie de boire pendant quatre mois. J’ai participé à quelques réunions des A.A., mais je trouvais les membres bizarres : ils parlaient tous pareil et ils essayaient toujours de me convaincre d’arrêter de consommer. Ça m’a énervée… et je suis retournée boire.

En fait, j'ai repris le goulot en douceur pour commencer. J'allais leur montrer à ces A.A. que je n’avais pas le problème. Mais rapidement, je me suis mise à consommer quotidiennement. Je me disais que tant qu'à boire, valait mieux le faire à mon goût. Et puis comme ça, j’aurais quelque chose de vraiment fort à partager au prochain meeting. Mon six pack de bière quotidien ne suffisait plus à me donner l’effet recherché et j’avais trouvé un truc : le Cinzano rouge ne coûtait pas plus cher mais avait un taux d’alcool bien supérieur. J’étais heureuse de ma découverte. Même si au bout de six mois à boire cette boisson très sucrée, j’avais grossi de près de vingt livres!

À l’Action de Grâce 1986, une amie m'a dit qu’elle se rendait à l’Oratoire pour prier et qu’elle était toujours exaucée. Elle montait toutes les marches à genoux et ça fonctionnait tout le temps. Au début, je n’ai pas cru à son histoire. Mais dans les jours qui ont suivi, j’y ai repensé. Et si c’était vrai son affaire? Je l’ai finalement appelée pour lui dire que j'acceptais de l’accompagner. J’avais trois demandes à faire et l’une d’elles était évidemment d'arrêter de boire. À chaque marche, je priais. « Aide-moi à arrêter. Aide-moi à arrêter. Aide-moi à arrêter… »

Tous les matins, avant même d’ouvrir les yeux, je pensais : « Aujourd’hui, je ne bois pas. » Vers l’heure du lunch, je relativisais déjà en me disant qu’après tout, les Français buvaient bien tous les jours, eux... Et le soir en revenant chez moi, la voiture ne pouvait pas s’empêcher d’arrêter au dépanneur. Le carrousel repartait : souper bien arrosé, souvent servi trop tard et brûlé, disputes en famille, etc. Ma fille de 14 ans me rendait la vie difficile, elle n’étudiait presque plus et fréquentait un pusher. Quant à mon chum, il boudait et se choquait souvent. Il m'accusait de trop boire et allait se coucher en claquant la porte de la chambre. Bonjour l’ambiance! Il m’arrivait parfois de me coucher avant lui et, me réveillant en sursaut quelques heures plus tard, d’aller vite vérifier si j’avais tout bu. C’était ma honte.

Un matin à la radio, j'ai entendu cette chanson qui m'a fait pleurer : « Un jour à la fois, doux Jésus, c’est tout ce que je demande… » Et puis il y a eu le Téléthon de Jean Lapointe avec des témoignages qui m’ont perturbée. C’est clair, je m’identifiais. J’étais fatiguée de boire mais toujours pas convaincue que j’avais le problème. J’éprouvais encore du plaisir à boire, surtout le vendredi soir. Après tout, j’avais travaillé fort toute la semaine et je méritais bien ça.

Tout s’est bousculé en décembre 1986. Sans trop m’en rendre compte, j’ai appelé à la Maison Jean Lapointe. Ma fille passait Noël chez son père à Toronto et je voulais, enfin je crois, profiter de son absence pour faire une cure. J’ai annoncé à mon conjoint, très solennellement, que je quittais notre maison pour entrer à la Maison Jean Lapointe. Il a bien accueilli la nouvelle et m’a dit : « Si tu arrêtes, j’arrête. » J'ai aussi expliqué la situation à mon employeur, très honnêtement. Il ne se doutait pas que j’avais un problème. Lors des partys du bureau, j’avais pris l’habitude de quitter tôt pour aller boire en toute quiétude chez nous. Par le passé, j’avais souvent fait une folle de moi dans d’autres compagnies et pour éviter la honte du lendemain, j’avais trouvé ma petite solution.

Quand le grand jour est arrivé, j'étais toute petite dans mes souliers. J'allais passer trois semaines en thérapie. En fait, je n’étais pas vraiment contente, je voulais m'enfuir. Je me souviens d'une personne très douce qui a voulu me prendre la main… je lui ai dit froidement de ne pas me toucher. Et il y a eu cette résidante que la Maison avait assignée pour me faire visiter les lieux. Je lui ai dit de ne pas perdre son temps, que je me débrouillerais bien toute seule. Je me croyais supérieure à eux. Malgré ça, ils m’ont accueillie et aimée.

Je n’ai pas eu de problèmes relationnels pendant mon séjour. Il y a quand même eu ce type qui voulait toujours contrôler les programmes à la télé. Je commençais en avoir marre mais Ronald, mon intervenant, m’a dit qu’il n’était pas nécessaire d’avoir raison avec des gens souffrants. Cette phrase m’a aidée à cheminer. À comprendre. À me comprendre. Moi aussi je souffrais.

Lors de ma dernière entrevue avec Ronald, je lui ai dit : « Merci de m'avoir gardée même si je ne suis pas une alcoolique ». Il m’a regardée et a dit, tout simplement : « Tu es une alcoolique, une alcoolique chronique. Fais ce que nous t’avons dit de faire, va aux réunions, lis ta littérature, implique-toi et tout ira bien. »

Aujourd’hui, je fais toujours partie des A.A. Je suis plus âgée, je suis grand-mère de deux beaux petits-enfants qui m’aiment et je suis heureuse. Nous passons de très bons moments tous ensemble. Ma fille dit toujours qu’elle est fière que sa maman ait arrêté de boire. Elle place ça en tête de liste des mes accomplissements… et elle a raison. Il m’arrive parfois de me demander où j’en serais aujourd’hui si j’avais continué de boire. En prison, à l’asile, sous terre?

Nous, les alcooliques, nous avions besoin d’une bonne maison pour nous aider. J’ai une image en tête : les intervenants sont un arc et nous sommes les flèches. Ils nous projettent dans une trajectoire droite et honnête.


"Je l'ignore encore, mais je suis au début d'une très belle aventure." 

Camille T.


C’est bien connu, l’alcoolisme est une maladie progressive. Pendant de nombreuses années, j’ai été capable de boire sans problème et sans conséquence, assumant mes obligations d’une manière responsable et agissant normalement dans la plupart des circonstances. Et puis avec le temps, je me suis mis à consommer de plus en plus souvent. Peu à peu, le besoin de boire s’est insinué dans tous les domaines de ma vie.

Je faisais partie d’une grande entreprise et je pensais qu’il était de mon devoir d’inviter mes contacts à dîner ou à souper dans de bons restaurants, de leur offrir les meilleurs vins et, bien entendu, quelques digestifs. En réalité, je planifiais ces repas dans mon intérêt d’alcoolique bien plus que dans l’intérêt de l’entreprise. D’ailleurs, la plupart de ces rencontres n’avaient rien à voir avec les affaires…

Après 25 ans de ce régime, l’alcool avait une emprise totale sur moi. Les messages de plus en plus clairs que m’envoyaient mes employeurs, mon entourage et même mon épouse ne m’atteignaient pas du tout. Les lendemains étaient de plus en plus difficiles, je sentais que ma santé physique et mentale se détériorait de façon alarmante. Je le sentais mais je ne voulais pas le voir.

À l’automne 1997, alors que j’étais à deux doigts de perdre complètement le contrôle, j’ai pris un congé. J’avais besoin de m’éloigner de l’entreprise et de mon travail. J’en ai profité pour rendre visite à un ami médecin. Pour la première fois de ma vie, j'ai été rigoureusement honnête et lui ai avoué ma consommation d’alcool. Il a diagnostiqué une importante dépression qui pouvait, selon lui, se guérir rapidement avec un antidépresseur. Me connaissant, il a ajouté que je pouvais quand même prendre une petite bière avec ça, sans inconvénient. Il ne pouvait pas savoir qu’une petite bière ne me suffirait pas. J’ai donc suivi scrupuleusement sa prescription… et j’ai continué à consommer comme d’habitude, convaincu que la médication serait en mesure de régler ce problème « passager ».

Les mois qui ont suivi ont été terribles, la descente aux enfers s’accélérait. J’étais de plus en plus paranoïaque, j'avais peur de perdre ce qui m’était le plus cher, je me sentais rejeté de tout le monde. Physiquement, j’ai commencé à ressentir les symptômes qui font partie du fardeau quotidien de l’alcoolique : trous de mémoire, tremblements, spasmes et j’en passe. La vie m'était devenue insupportable.

Un jour, alors que je m’étais mis les pieds dans les plats de façon spectaculaire au bureau, ridiculisant publiquement mon supérieur, ce dernier m’a fortement suggéré d’aller me faire traiter pour alcoolisme. Me dire une chose pareille, à moi, devant mes collègues! Je suis retourné chez moi et j’ai raconté ce qui s’était passé à mon épouse. Avec douceur et intelligence, elle m’a suggéré de suivre cette recommandation et d’aller en thérapie. « Après tout, m'a-t-elle dit, même si la thérapie n’est pas vraiment pour toi, tu pourras toujours profiter de trois semaines de repos. »

Le 23 février 1998, je suis entré à la Maison Jean Lapointe. Mon épouse voulait m’y accompagner, mais j'avais décidé de m’y rendre seul, en taxi. Je sais aujourd’hui, pour en avoir parlé plus tard avec elle, qu’elle voulait s’assurer que je m’y rende bel et bien.

Procédures d’inscription. On m’annonce que ma conseillère s’appelle Denise. Moi, j’aurais préféré un homme, mais bon… L’infirmière fouille mes bagages, quelle humiliation! Qu’est-ce que je suis venu faire ici? On me dit que les autres résidants sont occupés en atelier. Quel atelier? Qu’est ce qu’ils y font? J'ai envie de mettre les voiles.

Quand je vois les résidants arriver, je me sens soulagé. Ils viennent se présenter tour à tour en me souhaitant la bienvenue. Je croyais voir des individus complètement déglingués, mais non, ils ont tous l’air parfaitement normal. Je l’ignore encore mais je suis au début d’une très belle aventure.

Première session de thérapie. On me demande comment je me sens. Je ne suis pas capable de répondre. Je ne sais pas ce que je ressens, je crois que je ne sens rien ou plutôt, si… je me sens mal. On touche peut-être à quelque chose.

Les jours se suivent, les réunions aussi et je suis maintenant certain d’être alcoolique. Sans entrer dans les détails de la première semaine, je me souviens d’une bénévole qui est venue nous présenter un film. C’est elle qui m’apporte le début de l’ombre de la queue d’une lueur d’espoir… Elle se présente ainsi : « Bonjour, je m’appelle X et je suis alcoolique. Il y a un an, j’étais assise parmi vous. » Dans ses yeux, je vois la paix de l’esprit, la sérénité. C'est impossible de simuler un tel bien-être. Je voudrais pouvoir me sentir comme ça, il me semble que c’est exactement ce que je cherche depuis toujours. C’est à partir de ce moment que je commence véritablement à m’impliquer dans ma thérapie. Je fais ce qu’on me demande en cessant de me prendre pour un cas particulier. Je commence à y croire, je commence à me sentir intégré au groupe.

Le premier dimanche, j’ai été autorisé à dîner avec mon épouse qui était inscrite au programme d’aide à la famille de la Maison Jean Lapointe. Dès que nous nous sommes retrouvés, elle a éclaté en sanglots. Elle me dira plus tard qu’elle avait été émue par ce qu’elle avait vu dans mes yeux. Elle avait compris que quelque chose avait changé à l’intérieur de moi.

J’ai complété mon séjour de trois semaines. À ma sortie, j’ai mis en pratique ce que j’avais appris, j’ai trouvé un groupe d’attache puis un parrain. Après trois mois, je me suis engagé comme bénévole, une expérience qui m’a beaucoup fait grandir. Je me suis aussi impliqué dans des groupes et au sein d’un comité de l’Association des Amis et Amies de la Maison Jean Lapointe.

Ma vie a complètement changé. Je suis aujourd’hui un homme libre et globalement très heureux. Physiquement, je suis totalement rétabli; et ma santé mentale est certainement bien meilleure qu’elle ne l’a jamais été. J’ai redécouvert les joies du travail dans l’équilibre et renoué avec le bonheur qu’une famille peut procurer lorsque l’on est présent et disponible.

Depuis le 23 février 1998, je n’ai pas repris un seul verre. Jamais je n’aurais imaginé pouvoir en accomplir autant.



"Pourquoi ne suis-je pas capable seule?
Je me sens à la fois humiliée et découragée.
"
 

Lucie C.


18 avril 2005. Il est 10h30. Il fait soleil, le fleuve est magnifique mais je ne vois rien. Dans ma tête c’est la tempête et dans mon cœur, la mort. Dans l’auto qui m’amène à la Maison Jean Lapointe, je suis découragée, défaite. Pourquoi ne suis-je pas capable de trouver une solution à mon problème? Comment en suis-je arrivée là? J’ai l’impression d’aller à l’abattoir. Je souffre. Mais je respire encore et chaque bouffée d’air me rappelle que je suis toujours en vie… à essayer de survivre. À côté de moi, au volant, ma conjointe sourit malgré la fatigue qui se lit sur son visage. Comme sa voix est douce. Les larmes me montent aux yeux quand je la regarde et l’entends. Je suis déçue… de moi-même.

J’ai une histoire de dépendance. À l’époque, j’ai fait une thérapie qui m’a permis de régler mon problème de cocaïne, me semblait-il… Comme tout le monde, je buvais à l’occasion. Puis insidieusement, toutes les occasions sont devenues propices à la consommation d’alcool. Maintenant, j’en suis rendue au point où tout tourne autour de l’alcool qui ne me rend même plus euphorique : je dégringole à chaque gorgée. J’ai changé une dépendance pour une autre.

La voiture s’arrête : nous y sommes. Je me sens tellement mal à l’aise que je ne remarque même pas la courtoisie de la réceptionniste. Je me concentre sur tout ce qui peut m’éviter de réfléchir. Dans ma chambre, je défais minutieusement mes bagages, je lis toute la documentation et remplis consciencieusement les questionnaires. Puis, les mêmes doutes reviennent me hanter. Pourquoi suis-je encore ici? Pourquoi ne suis-je pas capable seule? Pour m’apaiser je m’invente des réponses, des excuses qui ne tiennent pas la route et je le sais. Douloureusement, je sais que l’alcool a le dessus sur moi et que tous les efforts que j’ai pu faire jusqu’à présent ont été vains. Maintenant, qui pourra m’aider? Qui pourra me délivrer de cet esclavage? Et si cette thérapie ne fonctionnait pas? Je me sens à la fois humiliée et découragée. J’ai peur. J’ai l’impression d’être revenue à la case départ, comme à cette époque où je consommais de la cocaïne. J’ai perdu la maîtrise de ma vie, je suis incapable d’arrêter de boire, j’ai besoin de boire pour vivre. Je ne suis plus capable de souffrir et de faire souffrir ceux qui m’entourent et particulièrement celle que j’aime. Je ne suis plus capable d’avoir honte. Je suis seule.

Il faut maintenant sortir de cette chambre et affronter tous ces inconnus. Trois semaines à me lever à 7h, vivre avec eux, fraterniser et leur avouer ma dérive. Ça me paraît une montagne! Il est 19h30, je n’ai qu’un seul désir : dormir. Je dois tenir jusqu’au meeting de 20h30. Ma première prière de sérénité sera brève: « Mon Dieu, donne-moi du courage. » Point. Et soudainement, j’ai eu cette petite étincelle, comme une petite voix. Elle alimentera chaque effort durant mon séjour à la Maison et deviendra par la suite le véritable carburant spirituel de mon rétablissement.

Heure après heure, jour après jour, j’ai reconnu la petite étincelle qui se manifestait tout discrètement dans le sourire de quelqu’un, dans la compassion, un petit mot d’encouragement ou encore dans la beauté de la nature. Et, l’une après l’autre, ces petites étincelles m’ont donné le courage nécessaire pour avancer à petits pas sur le très beau chemin du rétablissement. Ce fut aussi pour moi la grande découverte de la sobriété émotive.

Ce que je réalise aujourd’hui, avec un peu de recul, c’est que cette petite lueur s’est manifestée dès que j’ai accepté de venir à la Maison Jean Lapointe. Ce n’était pas qu’un flash ou un coup de tête comme je le croyais, mais bien une prise de conscience, un appel à l’aide. Peu à peu, j’ai appris à voir cette lueur, à la reconnaître et à la suivre. J’ai appris aussi à me pardonner, à aller au-delà de l’humiliation et des regrets. J’ai appris la tolérance et le respect des autres à travers le mode de vie proposé par les Alcooliques Anonymes.


Le 17 avril 2007, j’ai partagé avec tous mes nouveaux amis A.A. et mes proches un gâteau pour mes deux ans de sobriété. C’est la plus belle victoire de ma vie!



"Là, je me suis sentie en sécurité, comprise et non-jugée." 

Manon C.


Quand je suis arrivée à la Maison Jean Lapointe, je venais de passer une année complète à prendre du crack. Pourquoi du crack? Tout simplement parce que la cocaïne, je ne pouvais plus en prendre. Des années à sniffer quotidiennement 10 à 15 grammes de coke étaient venues à bout de mes cloisons nasales. Et elles me faisaient souffrir le martyre. Je ne pouvais plus sniffer la cocaïne, mais je pouvais encore la fumer sous forme de crack.

L’autodestruction, je connais ça! Je pourrais même donner un cours sur le sujet.

D’abord, les valeurs prennent le bord. Moi qui étais de nature franche et honnête, je n’hésitais plus une seconde à mentir et voler pour me procurer de l’argent. J’avais besoin de six cents à huit cents dollars par jour. Inutile de préciser que ça prend de l’imagination pour trouver quotidiennement une telle somme! Et c’est mon chum qui a écopé le plus. Je le volais deux à trois fois par semaine : je faisais ses poches ou encore, je lui piquais sa carte de débit et je soulageais son compte bancaire de mille cinq cents ou deux mille dollars..

J’étais quand même consciente que ce genre de vie ne pourrait pas durer éternellement. J’espérais pouvoir vivre autrement. Au cours des vingt-sept dernières années, j’avais essayé d’arrêter de consommer plus d’une fois. Mais au moindre coup dur, je retombais. J’étais incapable de faire quoi que ce soit pour sortir de cette spirale infernale. Je me fuyais en me gelant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La dernière année surtout.

C’est « grâce » à mon dernier vol que je me suis retrouvée à la Maison Jean Lapointe. Ne trouvant plus sa carte de débit, mon chum a cru l’avoir perdue ou se l’être fait voler. Puis il s’est aperçu que son compte avait été débité. Il a porté plainte auprès de la banque qui a remis le dossier entre les mains de la GRC. Avant d’aller rencontrer les enquêteurs, il m’a demandé de lui dire la vérité pour lui éviter d’avoir l’air fou. Je lui ai tout simplement dit que s’il ne voulait pas avoir l’air fou, il n’avait qu’à ne pas y aller… Par cette simple réponse, je lui confirmais que c’était moi, j’avouais tout. Et je ne me suis pas arrêtée là, je lui ai demandé de me faire entrer en thérapie, en lui soulignant avec ironie qu’en fin de compte, ça lui coûterait moins cher ainsi. Et j’ai rajouté que je pourrais enfin vivre!

Quelle surprise! Mon chum fut tellement heureux de cette demande. De peur que je ne change d’idée, il a immédiatement fait les démarches et une heure plus tard, on m’attendait à la Maison Jean Lapointe. Tout s’est passé si rapidement que je ne me souviens plus très bien de mon entrée. Par contre, je me rappelle avoir beaucoup pleuré lors de ma première soirée. Je me disais que c’était parce que je m’ennuyais de mon petit chien. Mais la vérité est que je commençais à « dégeler » : c’était ma première soirée sans cocaïne depuis un an.

Là, je me suis sentie en sécurité, comprise et non jugée. La thérapie m’a fait prendre conscience de plusieurs choses. Entre autres, que je n’avais aucune maîtrise sur ma vie en général et sur ma vie de couple en particulier. Que dans la dynamique de mon couple, je n’avais pas le droit de m’exprimer, de parler de mes émotions, de mes sentiments. Je devais tout refouler.

Deux jours avant la fin de ma cure, j’ai parlé à mon chum. Je lui ai demandé un moment de recul, de réflexion, pas une séparation. Il semblait comprendre. J’avais quand même peur de sortir, j’appréhendais ce moment. J’avais comme un mauvais pressentiment. Ça s’est confirmé quand j’ai vu que ce n’était pas lui qui venait me chercher. En chemin, j’apprenais que je n’avais pas le droit de rentrer chez moi, pas même pour y prendre mon petit chien ou des effets personnels. Que je n’avais même pas le droit de téléphoner. Sous le choc, j’ai ouvert la portière et j’ai sauté. Je me suis enfuie.

Malgré tout le côté dramatique de la situation, je n’ai jamais pensé à la drogue. J’ai bien envisagé de me suicider, mais en bonne toxicomane que je suis, je voulais juste appeler à l’aide. La police était à ma recherche. Je n’avais rien sur moi : pas d’argent, pas de numéro de téléphone, rien. J’ai erré dans les rues un certain temps puis j’ai appelé mon chum. Nous avons discuté et il est finalement venu me chercher pour me ramener à la maison.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai senti de la part des amis, des parents, une certaine froideur à mon égard. Le message était clair : je devais partir de là. Comment faire, où aller sans revenu? La seule idée de me séparer de mon petit chien m’était insupportable. J’ai fait une tentative de suicide. Je me suis retrouvée à l’hôpital. Puis j’ai fait ma convalescence dans une maison d’hébergement. Pendant toute cette période j’ai continué à assister aux rencontres des Groupes d’entraide : c’est ce qui m’a sauvé.

Aujourd’hui je me sens bien avec moi-même. Les réunions et le programme m’apprennent à lâcher prise, à cesser de me torturer face à une situation que je ne peux pas contrôler. J’ai une marraine qui m’aide beaucoup et quand c’est vraiment trop souffrant, je demande à « ma puissance supérieure » de m’aider. Tout n’est pas gagné, mais aujourd’hui, je ne pense plus à aller me droguer.

Ça fait moins d’un an que je suis entrée en contact avec la Maison.. Mais déjà et pour la première fois de ma vie, j’entrevois mon avenir sous un jour meilleur : je le vois maintenant comme un beau jardin fleuri où j’enlève les mauvaises herbes, une à une, un jour à la fois, avec calme et sagesse.



"Tous étaient rassemblés et unis pour combattre le même ennemi:
 la dépendance.
"
 

Marc-André L.


J’étais tout jeune lorsque je suis entré à la Maison Jean Lapointe. 21 ans. Enfin, vu de l’extérieur. Parce qu’à l’intérieur, j’avais déjà une grande expérience de la drogue et de nombreuses années de consommation derrière moi.

J’ai commencé assez tôt à prendre de l’alcool et du cannabis ; j’ai passé la majeure partie de mon adolescence « gelé comme une balle ». Et j’ai augmenté graduellement et dramatiquement ma consommation.J’ai commencé par consommer de l’acide et du PCP. Ces drogues me réconfortaient, me faisaient oublier tous les problèmes qui me hantaient. Puis, ça n’a plus suffi. Lorsque la souffrance est devenue trop grande pour être masquée par ces substances, je me suis tourné vers l’ecstasy, les speeds, le crack et même un peu l’héroïne. Le tout arrosé d’une énorme quantité d’alcool.

En fait, je prenais n’importe quoi. Tout pour m’éviter de faire face à la réalité. J’avais tout abandonné, école, travail, famille. Je vivais pour consommer et je consommais pour vivre. Ma vie n’a pas toujours été facile, je suivais pas à pas les traces de mon père, alcoolique et toxicomane invétéré. Je suis rapidement devenu un petit délinquant, n’accordant plus d’importance à aucune des valeurs du monde normal. Je volais, je me battais et surtout, je faisais mal à ceux qui m’aimaient.

Avant d’entrer à la Maison, j’étais rendu à un point où je ne croyais plus pouvoir m’en sortir. Des problèmes de plus en plus douloureux s’abattaient sur moi et je refusais toujours d’y faire face. Deux semaines avant la thérapie, j’ai passé quelques jours dans un centre de prévention du suicide. J’étais au bout du rouleau. J’étais tellement déconnecté de mes émotions que je n’arrivais même pas à pleurer. Je gardais tout en dedans en affichant un air de supériorité. J’essayais de me convaincre que rien n’avait d’importance, que je me foutais de tout. Parfois j’y arrivais, d’autres fois non. J’ai vraiment voulu mourir : les drogues n’empêchaient plus ma souffrance, elles l’amplifiaient. C’est à ce moment que j’ai décidé d’entrer en traitement. C’était la première fois que j’allais dans ce genre d’endroit et je ne savais pas du tout ce qui m’attendait. Ni si cela fonctionnerait.

Le 31 octobre 2005, je me suis présenté au 111 de la rue Normand avec une valise, deux cartons de cigarettes et un tout petit peu d’espoir. J’avais peur d’être jugé à cause de mon âge. Comme si je n’avais pas assez souffert pour avoir droit à une thérapie.

Je suis quand même rentré et on m’a accueilli de façon extraordinaire. J’ai d’abord été reçu magistralement par le directeur – quelqu’un qui sait de quoi il parle –, puis par les résidents. Je n’oublierai jamais le fumoir de la Maison, un des premiers endroits où je me suis rendu dès mon arrivée. Que de souvenirs j’en conserve ! Une trentaine de personnes y fumaient nerveusement leur cigarette. Dès mon entrée, tous sont venus me souhaiter la bienvenue avec une bonne poignée de main. Jamais de ma vie je n’avais été accueilli aussi chaleureusement.

J’en ai fumé des cigarettes ! Les premiers jours furent assez difficiles. Au début, le plus dur a été d’avoir à penser, à réfléchir, sans arrêt, jour et nuit. Sans rien pour m’embrouiller l’esprit. Tout ce que j’avais refoulé surgissait dans ma tête, m’empêchait de dormir. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai pleuré. Et à plusieurs reprises, j’ai voulu m’en aller.

Pendant ces trois semaines-là, j’ai vécu dans une ambiance unique, dans un groupe composé de jeunes, de vieux, de riches, de pauvres. Alcooliques, toxicos ou joueurs, tous étaient rassemblés et unis pour combattre le même ennemi : la dépendance. La souffrance, ça unit. Aucune place pour les menteries, les façades ou la fausse sympathie. Je n’ai jamais vu de ma vie, ailleurs que là et plus tard dans les meetings, des personnes aussi solidaires.

Je ne peux pas vraiment décrire en détail ce qui s’est passé en dedans de moi pendant ce séjour, mais je peux dire que ma thérapie m’a ouvert les yeux, quelque chose a débloqué. Et le groupe a joué un rôle très important. J’étais angoissé à l’idée de sortir mais les adieux mémorables que j’ai reçus m’ont donné la dose de courage qu’il me fallait.

Que dire de plus, sinon que les mois qui ont suivi n’ont pas toujours été faciles. J’ai rechuté à plusieurs reprises, oubliant tout ce que j’avais appris. Mais le plus important, c’est que je suis revenu à chaque fois. Aujourd’hui, j’ai recommencé l’école. Je veux devenir travailleur de rue et rien ne va m’arrêter. En plus, j’ai une nouvelle blonde qui m’aime comme je suis et qui m’appuie dans toutes mes démarches.

Je n’écris pas ce texte pour raconter mes malheurs, mais pour donner de l’espoir à ceux qui n’en ont plus, à ceux qui ne croient plus en l’avenir. Je sais que leur souffrance est insupportable. Mon histoire est la preuve que les choses peuvent changer et qu’il ne faut pas abandonner. Je vous dis : « Même si tout paraît noir et que plus rien ne vous retient dans ce monde, sachez qu’il suffit d’un seul trou, d’un tout petit trou, pour que la lumière passe de nouveau et qu’elle envahisse tout votre univers ».

« Elle était prête à continuer à croire en moi
et même décidée à m’épauler dans ma démarche.
Mais je ne pouvais accepter tout cet amour qu’elle me donnait. »

A. B.



Je m’appelle A. B. et je suis alcoolique. Par la grâce de Dieu et avec l’aide des Alcooliques Anonymes, je suis aujourd’hui abstinent.

Je suis né au Nouveau-Brunswick, dans une famille peu instruite et dysfonctionnelle, aux prises avec de graves problèmes d’alcool et de drogues. J’ai grandi dans la peur et le doute, sans jamais être capable de m'épanouir ou de voir l’avenir avec optimisme. Alors forcément, mes premières expériences avec l’alcool et la drogue ont été une sorte de libération. Ça a duré vingt-deux ans. Vingt-deux années pendant lesquelles j’ai consommé abusivement, sans contrôle et sans conscience des dommages que je causais. À mon entourage bien sûr, mais surtout à moi-même.

À la fin de l’année 1994, j’ai décidé de mettre un terme à mon voyage dans les paradis artificiels. Un jour, je me suis confié à ma conjointe d'alors, qui a pardonné mes erreurs. Elle était prête à continuer à croire en moi et même décidée à m’épauler dans ma démarche. Mais je ne pouvais accepter tout cet amour qu’elle me donnait.

Lors de mon arrivée à la Maison Jean Lapointe, en novembre 1994, je n’avais pas vraiment l’intention d’arrêter de boire ou de me droguer. Mais mon manque de courage et ma malhonnêteté – envers moi et envers les autres –, avaient atteint des sommets… et des limites. La thérapie était devenue ma seule porte de sortie.

Mes 21 jours à la Maison m’ont permis de me reposer, de tout, de moi. L’efficacité du personnel a été récompensée puisque, malgré le peu d’efforts de ma part pour me rétablir, je n’ai pas consommé depuis.

Après ma sortie, toujours aussi imbu de moi-même, je pensais en savoir assez pour ne pas avoir à fréquenter les A.A. Pas besoin de m’abaisser à ça, pensais-je. Les souffrances intérieures se sont chargées de me faire changer d’avis et de m'ouvrir l'esprit. Aujourd’hui, je sais que j’ai encore beaucoup de chemin à faire. Mais j’ai accepté ma défaite face à l'alcool et aux drogues et j’ai laissé Dieu agir dans ma vie.

Avec son aide et celle de mes proches, je peux revivre et même ressentir un certain bien-être. Je comprends mieux mes sentiments, mes émotions. Même si parfois, à cause de mon aveuglement émotionnel ou spirituel, je me sens encore comme un enfant dans un corps d’homme, j'essaie de rester positif. Ce n’est pas toujours facile d'avancer sur des chemins aussi tortueux.
 

« Je me sens comme une orpheline qu’on sauve de la rue.
Mon cœur de petite fille se remet à battre. »

Carole S.



Mardi 28 novembre 2006. Il est 6 h 40 et j’ai 14 heures d’autobus dans le corps. De New Richmond à Montréal en Orléans Express. Maintenant, j’ai 28 jours à faire. 28 jours à passer à La Maison Jean Lapointe. Je flotte, je suis une marionnette, un fantoche sans consistance ni volonté.

Depuis le 12 novembre, mon cerveau est lucide. Mais je demeure une créature éthérée, irréelle. Mon fils a déclaré solennellement « Ma mère est morte! »

Le 12 novembre, j’ai réalisé que j’avais complètement perdu la maîtrise de ma vie. Moi, une dame de 61 ans, grand-mère des trois plus beaux petits-enfants du monde. J’avais dérapé parce que ma solitude s'ennuyait et m'avait présenté l’alcool. Les Divines Bouteilles me faisaient oublier que j’étais divorcée, retraitée, seule. J’habitais en Gaspésie. J’avais déjà connu le bonheur avec un grand B. Je côtoyais maintenant la solitude avec un grand S…

Le dimanche 12 novembre, j’ai perdu les pédales. J’ai eu la brillante idée de me servir un cocktail explosif : vin et pilules. Mon fils m’a laissé le choix : c’était la désintoxication ou je ne verrais plus jamais mes petits-enfants. C'est là que je suis morte. Dix jours plus tard je téléphonais à la Maison Jean Lapointe en espérant trouver un certain soulagement à mon désespoir. Je n’avais qu’une idée en tête, aller me réfugier, cacher ma honte, me retirer du monde. Les fêtes approchaient, mais les bébelles de Noël, les lumières, les festivités résonnaient comme une farce monumentale dans le vide de ma vie.

Lundi 27 novembre, une valise à la main. La nuit m’emporte vers une autre vie. Elle ne peut être pire que celle qui me colle à la peau et me donne la nausée. Le lendemain matin, je sonne à la porte de la Maison et un bon grand-papa m’accueille, calmement, avec courtoisie. J’aime les murs de briques, ça sent bon le propre et l'on m’invite pour le déjeuner. Je me sens comme une orpheline qu’on sauve de la rue. Mon cœur de petite fille se remet à battre. On m’offre une belle grande chambre, les taies d’oreillers sentent le frais.

Merci à madame Jacqueline, au docteur Boucher, à mesdames Louise et Colette. Merci de m'avoir appris la sérénité et le courage, d'avoir attiré mon regard sur les beautés de la vie, ses petits bonheurs, ses amitiés. Merci de m'avoir confrontée au ressentiment qui m'habite et qui m'étouffe. Merci de m'avoir aidée à reconnaître que je suis une alcoolique. Merci à Brigitte, pour son calme, son sourire, pour la délicieuse nourriture qui a amorcé la résurrection de la chair. Merci aux résidants pour leurs rires, leur camaraderie, leur amitié.

J'ai maintenant les clés pour ouvrir ma boîte à souvenirs et faire enfin la paix avec mon passé. Et la sagesse? Elle viendra sûrement un jour en mettant tous ces ateliers en pratique… Selon moi, j’ai vécu un rebirth. J’apprends à mettre ma confiance en Notre Père tel que je Le conçois. J’apprends aussi à faire « mon inventaire ». À ma grande surprise, il y a tout un ménage de débarras à faire là-dedans. Ouf !

25 décembre. Quel merveilleux Noël avec les Sœurs grises! Je ne me souviens pas d’avoir déjà vécu une si belle fête. La veille, j'ai assisté à une belle messe traditionnelle et entendu les chants de mon enfance. Pendant le réveillon, Sylvain a sifflé l’Ave Maria de Schubert. Personne n'a toussé, éternué ni reniflé. Le silence des émotions. Je crois que Marguerite d’Youville était de la partie tellement c’était pur et serein. Comme cadeau, mon fils, ma belle-fille et mes deux petits-fils sont venus me visiter … Quel bonheur!

Puis est venu le temps de faire mes adieux à la Maison. Tous ces gens extraordinaires font désormais partie de ma vie, et pour toujours : les N.A., les C.A., les G.A., les toxicos, les pharmacos… Dire qu’il y a un mois, c’était l’inconnu, un long tunnel noir. Aujourd’hui, ont émergé l’espoir, la gratitude, la reconnaissance et la mémoire du cœur. C’est en recommençant qu’on apprend à vivre, c’est avec l’abstinence qu’on arrive à vivre. Voilà ma devise!

Février 2007. Je retrouve mon fils, qui m’accueille avec tendresse et avec cette chanson qu’il a spécialement composée.

La quête du bonheur

Hé! C’est ma mère qui a été
À cette maison des mal-aimés
Hé! C’est ma mère qui a été avec le cœur à tous points meurtri
Mais pourquoi, en est-elle là ma mère à moi?

Hé! C’est ma mère qui a été
À cette auberge des gens floués
Était-elle là pour l’élixir?
Était-elle là pour le remède?
Mais pourquoi, en est-elle là, toi, est-ce que tu vois?

Hé! C’est ma mère qui a été
À ce monastère des sans prières
Était-elle là pour mieux penser?
Était-elle là pour tout pleurer?
Mais pourquoi, en est-elle là, va-t-elle refleurir?

Hé! C’est ma mère qui a été
À cette maison des mal-aimés
Serait-ce cette fois qu’elle va gagner?
Serait-ce cette fois que ses larmes vont sécher?
Mais pourquoi pas, on est tous là, pour l’appuyer.
 

« Ma fille me saute dans les bras et me dit :
tu es belle maman! Tu es guérie maintenant, et ça paraît. »

Chantal L.



21 juillet 2003. Ma vie bascule. Ma fille alors âgée de deux ans se fait violer par le fils de ma meilleure amie, un adolescent de 14 ans. Je suis désespérée, je ressens une terrible douleur intérieure. Et je me sens coupable. Pour remédier à mon malaise et à cet inconfort qui me colle au corps, je m’abandonne à la cocaïne. À nouveau. Ça fait pourtant 17 ans que j’ai arrêté, mais je sais que seule la drogue peut me soulager. Alors je replonge, je redeviens dépendante, toxicomane. Moi qui ai déjà subi tellement de ravages…

2004. Le processus judiciaire contre l’agresseur s’avère long et lourd. Je n’ai plus d’amies, pas de soutien, je me sens terriblement seule. Je fais faillite et je vais de plus en plus mal. Je suis un zombie. La déchéance se poursuit.

Fin 2005. Je change de ville pour m’éloigner de l’agresseur, croyant aussi, naïvement, que le déménagement m’aidera à cesser de me droguer. Erreur! La cocaïne contrôle ma vie. Je suis hospitalisée en psychiatrie à plusieurs reprises, on me bourre de médicaments. Je n’ai qu’une envie, mourir.

Début 2006. Je me regarde dans le miroir. Je suis blême, les yeux sans vie, comme un oiseau à qui l’on a brisé les ailes. Faut que ça s’arrête. Ma fille à besoin de sa maman, une maman vivante. Je veux être heureuse.

Au mois de mars, je fais des démarches pour aller en thérapie et choisis La Maison Jean Lapointe, qui me semble tout indiquée pour m'aider à reprendre ma vie en main. J’y entre le cœur gros, triste de devoir me séparer de ma fille pendant quatre semaines. Mais je dois me désintoxiquer de la cocaïne. Je dois faire face à cette douleur qui me gruge.

Quel accueil chaleureux en arrivant! De la part non seulement des intervenants et bénévoles, mais aussi des résidants. Je suis fatiguée, usée, mais je ne me sens pas jugée.

Première semaine. C’est difficile, physiquement et moralement. Ma réalité me saute soudain à la face, ça fait mal et je suis bouleversée. Heureusement, tout le monde me soutient. Je peux enfin parler de ma douleur à quelqu’un. Je pleure, je pleure beaucoup et j’ai le droit.

Deuxième semaine. Je suis un peu moins à fleur de peau. Je me sens progresser dans mon rétablissement. Je travaille les étapes (quels outils merveilleux!) et j’apprends à me connaître, contente de voir que finalement, j’ai aussi des qualités et des forces! Quand je parle à ma fille au téléphone, ça me déchire le coeur. Mais bonne nouvelle, je peux lui annoncer que maman reviendra plus tôt à la maison. Ma conseillère et le médecin décident d’écourter ma cure à trois semaines. On me fait confiance. On croit en moi. Wow!

Troisième semaine. Je suis fière de moi, je sais que j’ai fait le bon choix. Le choix de vivre. Je dois persévérer. La fin de mon traitement approche, je m’aperçois que je suis très attachée aux gens ici; ils sont comme moi, c’est ma famille. J’ai tellement hâte de voir ma fille. Elle me saute dans les bras et me dit : « Tu es belle maman! Tu es guérie maintenant, ça paraît. »

Et voilà l’oiseau prêt à reprendre son envol, guéri et équipé pour vivre. Je me trouve un groupe de Cocaïnomanes Anonymes et m’y implique. Que c’est bon de ne plus jamais être seule.

Ça fait presque un an que je suis sortie de thérapie. Il y a eu des hauts et des bas, mais c’est quand même plus facile à vivre et à gérer que la maladie… Je suis LIBRE, HEUREUSE. Et ma fille aussi.

Vive la vie, la vraie!

« J’ai peur de ce futur qui devra se vivre à jeun, sans alcool.
Je me résigne à l’idée d’une vie sobre et ennuyante. »

Christiane A.



Avril 1999, je capitule face à l’alcool. Malheureuse, déprimée, la mort dans l’âme, j’entre à la Maison Jean Lapointe pour une thérapie de 21 jours. J’ai peur de la cure, mais j’ai encore plus peur des conséquences des actes que je commets parfois sous l'emprise de l’alcool. Je me cause des torts et j'en cause à d’autres, souvent à des gens qui m’aiment.

J’ai peur de l’échec.
J’ai peur de ne pas être capable d’arrêter de boire.
J’ai peur de ce futur qui devra se vivre à jeun, sans alcool.
Je me résigne à l’idée d’une vie sobre et ennuyante.

Quelques mois auparavant, j’ai dû démissionner de mon emploi et abandonner mes fonctions de vice-présidente principale d’une firme internationale. Un accident de voiture, des facultés de conduite affaiblies… tout ça tourne mal avec la police et les autorités du pays où je vis alors. Les faits sont médiatisés, ma réputation est ternie. Sous l’influence de certains politiciens alors en pleine campagne électorale, les services de l'immigration forcent la compagnie à exiger ma démission. Du même coup, je perds le droit de résider dans ce pays où j’habite depuis des années. C’est un cauchemar. J’ai hâte de me réveiller. J’ai peur. Contre mon gré, je reviens au Québec après environ quinze ans d’absence.

Ces moments sont les plus sombres de mon existence. Ma vie s’écroule. Tout m’échappe. Je ne contrôle plus rien. Je ne sais pas comment arrêter ce tourbillon qui m’entraîne de plus en plus bas. Et je continue de boire. Une petite voix intérieure me souffle alors que j’ai, peut-être, un problème d’alcool. La grâce passe, je la saisis et décide d’entrer en thérapie. Nous sommes en avril 1999, ça fait des années que je souffre à cause de mon alcoolisme. Moi la fille réservée, sportive, studieuse, travaillante et supposément intelligente, comment en suis-je arrivée là?

Dès mes premiers pas dans la Maison, je me sens soulagée. J’aime l’ambiance chaleureuse qui y règne. Je me sens accueillie, comprise et protégée. Je suis encadrée et prise en charge. Je me sens comme au couvent, mais j’aime cela. Je me laisse faire, peut-être pour la première fois de ma vie. Je suis si fatiguée.

Dès le premier soir, j’assiste à une réunion. Je suis immédiatement captivée. J’ai l’impression que c’est ma propre douleur qui y est exprimée. La souffrance est ce qui nous unit, nous les alcooliques. J’éprouve un sentiment d’appartenance : je ne serai plus jamais seule. Le conférencier nous promet qu’un jour, nous vivrons la sérénité, la quiétude, le calme, le bien-être, la paix d’esprit… Sans le savoir, c’est ça que je cherchais depuis toujours. C’est à cet instant que je décide de tout faire pour y arriver. C’est à cet instant que j’ai repris espoir.

D’exposés en thérapies de groupes et de travaux individuels en séances avec Colette, ma conseillère, la cure se poursuit. Ah Colette! Si dévouée, si empathique, elle semble toujours me comprendre alors que moi-même, je ne me comprends plus. J’aime la camaraderie qui se développe entre les résidants de la Maison. Je joue au tennis de table avec mes compagnons, mange sainement, ne manque aucune promenade et finis par retrouver une discipline, un équilibre, un désir de vivre. Et je recommence à rire.

Je dévore, ingurgite et assimile beaucoup d’information. Je lis tout ce qui me tombe sous la main, je veux tout savoir, tout comprendre. Comprendre ma maladie et mes traitements. Comprendre les différentes phases de l’alcoolisme. Comprendre les enjeux, les risques. Peu à peu, je rends les armes et admets que je suis impuissante, que j’ai perdu la maîtrise de ma vie, que je suis alcoolique. Je suis étonnée d’avoir été aussi ignorante, moi l’universitaire qui se croyait responsable et intelligente. L’intelligence n’a certainement rien à voir avec la sagesse! Le dégel est brutal. Je réalise l’ampleur de mes actes des 15 dernières années. Mon absence. Ce fils que j’ai abandonné à son père alors qu’il n’avait que 18 mois. Toutes ces années à ne penser qu’à moi, à mon plaisir et à ma carrière. Quel égoïsme, quel égocentrisme. C’est l’éveil de la conscience. Je pleure.

Je pleure pendant des mois, voire des années.

Quel gâchis! Tant de choses à me pardonner. La tâche semble impossible. Les thérapeutes m’écoutent, m’expliquent et m’encouragent, me promettant qu’avec le temps, tout rentrera dans l’ordre. J’ai peine à y croire mais je continue. Certains me réfèrent à une puissance supérieure pour m’aider à passer ces moments difficiles. Je comprends mal, je pense que c’est le Dieu Vengeur de mon enfance qui refait surface. Celui dont j’ai peur. Celui que j’ai abandonné depuis déjà très longtemps. Non, on me parle d’un Dieu Amour, d’un Dieu Pardon. Un Dieu tel que je le conçois, moi, en dehors de toute religion.

Au début et par habitude, je résiste. Puis je décide de l’essayer. Et ça marche. Pendant ma première année sans alcool, c’est grâce aux réunions des A.A., aux livres sur la spiritualité ou la psychologie, à la prière et la méditation que je passe à travers les moments durs et les doutes. Soudainement, au bout de neuf mois, la sérénité surgit. Elle ne me quitte que très rarement depuis. Je suis heureuse d’avoir persisté dans mes efforts. Il faut faire confiance et y croire. En me racontant leur histoire et leur combat, les ex-alcooliques m’ont transmis cette confiance et m’ont donné l’espoir dont j’avais besoin.

Huit ans après le début de cette vie nouvelle, j’ai retrouvé ma dignité et me suis libérée des chaînes de l’alcool. Je suis rétablie mais pas guérie. Je ne bois plus, je n’en ressens pas le besoin. Mais je reste vigilante. Ceux qui ont échoué et qui sont venus témoigner ont renforcé ma volonté de rester sobre. Je les remercie de s’être confiés à nous.

Je n’envisage plus la vie de la même façon. Je resterai toujours celle que je suis, avec mes qualités et mes défauts, mais ma conscience est désormais éveillée. J’ai cessé de rendre les autres responsables de mon malheur. J’apprécie ce que la vie me donne au lieu de m’acharner sur ce qu’elle ne m’apporte pas. J’ai appris à être moins exigeante, moins perfectionniste aussi. Je suis capable de dire oui ou non au moment opportun, même si cela déplaît à autrui. Je me respecte davantage et respecte plus les autres. Je vis ma vie et laisse aux autres le soin de vivre la leur.

Et surtout, je me suis pardonnée le passé. J’ai avoué mes torts, demandé pardon, exulté les sentiments négatifs comme la rancune, la culpabilité ou la victimisation. Je partage ma vie avec un homme que j’aime. Mon fils m’aime et je l’aime. Aujourd’hui, je soutiens son regard sans crainte. Celui de mon père également. La honte m’a quittée.

Finalement, je suis devenue la personne que j’aurais dû être, sans le blocage émotif et le mal de vivre qui m’ont habitée – et déformée – dès le plus jeune age. L’alcool n’a été qu’un remède temporaire qui a fini par amplifier les effets et les conséquences de ce qui me faisait souffrir.

Ma nouvelle vie est simple, utile, remplie et agréable. Je travaille pour mon propre compte et à un rythme ralenti. Je voyage, j’apprends l’espagnol, je joue au golf, j'ai de nombreux intérêts. Je me sens privilégiée. Bien sûr, je continue à soigner mon âme. Mon bénévolat à la Maison et mon implication dans les réunions des A.A. me permettent de redonner à autrui, d’exprimer ma gratitude et de me souvenir d’où je viens afin de ne pas y retourner.

« Au tout début, je ne trouvais pas que j’étais à ma place :
moi, j’étais différente et mes problèmes moins graves que les leurs. »

Manon F.



J’ai 33 ans. Je suis la mère d’une fillette de 12 ans et d’un petit garçon de 6 ans. Je vis avec mon conjoint depuis 15 ans. L’alcool et les drogues n’ont plus de secret pour moi : je suis alcoolique et polytoxicomane.

Pendant longtemps, toute ma vie a tourné autour de l’alcool et de la drogue. Tous les prétextes étaient bons pour me geler à la cocaïne, aux speeds, au pot, etc. Et j’étais toujours partante pour une virée dans les bars où je buvais toujours plus que les autres. Pendant des mois, j’ai pris tellement de drogue que je ne réussissais plus à dormir. Je maigrissais à vue d’œil : je pesais moins de 100 livres. Est-ce que je m’amusais? Pas vraiment. J’étais très en colère contre moi et j’avais honte. Ce qui m’a conduit à m’automutiler, à me faire des marques sur le corps.

Il n’y a pas que moi qui ne dormais plus. Mon conjoint et mes parents étaient fous d’inquiétude. Après une nuit pendant laquelle je m’étais infligé des blessures particulièrement importantes, mes parents m’ont amenée à l’hôpital. J’ai vu un psychiatre qui m’a prescrit des médicaments. C’est encore plus honteuse qu’avant que je suis retournée à la maison, consciente de la peine que je pouvais faire à ma famille. Et j’ai recommencé à m’automutiler de plus belle. J’ai vraiment atteint des sommets : je ne tenais plus sur mes jambes et je me suis mise à trembler. Impuissant à m’aider, mon conjoint m’a conduite chez mes parents. En me voyant, mon père m’a demandé : « Manon, veux-tu t’aider? » J’ai répondu oui. Je venais d’admettre que j’avais un problème de consommation. Il m’a dit : « Il faut que tu fasses une thérapie et nous allons payer pour toi. Si tu es prête, c’est à toi de faire les démarches. »

Mes parents venaient de m’ouvrir une porte. Le lendemain matin je téléphonais à la Maison Jean Lapointe et quelques heures plus tard, j’avais une place. J’étais nerveuse, angoissée : j’en tremblais. Ma mère m’a aidée à faire ma valise. Mon amie Karine est venue garder mes enfants et c’est accompagnée de mon conjoint et de mes parents que je suis partie pour ce voyage de 21 jours. C’était le 18 janvier 2007.

L’accueil a été chaleureux, les gens ont été gentils. Mais au tout début, je ne trouvais pas que j’étais à ma place : moi, j’étais différente et mes problèmes moins graves que les leurs. Et puis, je me suis aperçue que nous avions tous le même problème de consommation. Je devais continuer et profiter du cadeau que mes parents m’avaient offert. J’ai alors réalisé que ma vie allait changer.

Grâce aux conseils et aux travaux que m’a donnés ma conseillère Carole, je me suis peu à peu apaisée. Après une semaine, mes tremblements ont cessé. Je me suis fait des amis, je me suis impliquée, j’ai parlé, j’ai ri et j’ai pleuré.

Une mauvaise nouvelle allait me mettre à dure épreuve. Frédérik, un petit voisin de 10 ans, un garçon que je connaissais et que j’aimais bien est décédé. Sous le choc, j’ai voulu partir immédiatement, d’abord pour être avec mes enfants, soulager leur peine et sympathiser avec les parents du petit. Mais dans le fond, je voulais surtout sortir pour consommer.

On m’a accordé une permission de 24 heures, à la condition d’être accompagnée de quelqu’un de confiance (supprimer les parenthèses) . C’est là que j’ai pris conscience de mes limites : je n’étais pas capable d’affronter cette épreuve à jeun… et je suis restée à la Maison. Je suis juste sortie quelques heures pour assister aux funérailles, entourée de ma famille, et suis revenue, fière de moi, remplie d’espoir, avec la force que le petit Frédérik m’a transmise.

Avec un peu de recul, je réalise que cette possibilité de permission a joué un rôle important dans ce scénario de vie : je crois que si on ne m’avait pas donnéle choix, je serais partie pour ne plus jamais revenir. Mais je l’ai eu ce choix..

Maintenant, je vais à mes postcures chaque semaine. J’assiste aux meetings, je m’implique avec mon père, je lis sur le sujet. Je fais ma prière de la sérénité et surtout, je vis un jour à la fois. Il m’arrive de repenser à ma consommation, mais je compte alors mes jours d’abstinence et j’en suis fière. Je ne croyais pas que c’était possible pour moi. J’arrive maintenant à être heureuse avec mon conjoint, mes enfants. Mes parents m’ont offert la chance de faire un voyage à l’intérieur de moi-même et j’en profite chaque jour qui passe.
 

« Je me suis couché et j’ai pleuré comme un bébé pendant au moins une demi-heure. Puis j’ai regardé la photo de ma blonde en me disant :
T’es capable, t’es passé à travers plein d’épreuves dans ta vie, tu vas passer à travers celle-ci. »


Marc-André V.


Ces dernières années, je vivais comme tout le monde. Enfin, c’est ce que je croyais. Jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste 2006. Cette journée-là, j’ai tout laissé tomber pour faire la fête, me saouler, faire du skate et me droguer. J’ai quitté mon emploi sans même appeler, sans avertir. Je suis passé du statut de travailleur à temps plein à celui du gars qui ne veut rien faire d’autre que de boire et s’amuser. À cette époque, je venais de perdre mes deux grands-parents et je refoulais mes émotions. Tout ce qui était important, c’était de fêter avec mes chums. Le party a duré sept mois.

Mes parents me demandaient d’aller trouver du boulot. Je leur faisais des promesses, je leur mentais, je m’endettais, je me foutais de tout. Ils ont alors décidé de faire appel à un psychologue qui m’a fortement conseillé de régler mon problème de consommation. Je n’avais plus aucune marge de manœuvre : c’était la thérapie ou la rue. Alors j’ai pris mon courage à deux mains avant de sombrer encore plus dans l’enfer dans lequel je m’étais mis en si peu de temps.

J’avais 21 ans et j’allais entrer à la Maison Jean Lapointe. C’était le 4 janvier 2007.

Ce matin-là, je me remettais de la brosse prise la veille en sachant très bien où je m’en allais le lendemain. Mais en même temps, je ne savais pas dans quoi je m‘embarquais. J’ai préparé ma valise sans voir le beau cadeau que je me faisais pour la nouvelle année. J’y allais pour ma blonde, pour mes parents. En route, j’aurais voulu que le trajet dure des heures : j’avais peur. Et en même temps j’étais intrigué, curieux.

Une fois dans le hall d’entrée, je n’ai même pas eu à dire mon nom. Dès qu’elle m’a vu, la réceptionniste m’a dit : « C’est toi Marc-André ». J’ai été agréablement étonné. Puis je me suis assis et un gars dans la trentaine s’est assis à côté de moi : « Maudit qu’elles sont belles ces colonnes-là. Je verrais ça dans mon salon! À chaque fois que je viens ici je trouve ça tellement beau! ». Là, je me suis posé des questions et la « chienne m’a pogné ». Sont-ils tous fuckés comme lui? Est-ce juste une gang de vieux? Je vais rester dans mon coin et faire mes affaires sans faire de vagues… J’étais inquiet, très inquiet.

Puis j’ai finalisé mon inscription et on a demandé à mes parents de s’en aller. J’avais les yeux plein d’eau. J’ai lancé un bye à ma mère. Elle m’a regardée et demandé : « Lève-toi et prends-moi dans tes bras ». Ce que j’ai fait. Mon père m’a serré la main et m’en disant que tout irait bien. En partant, ma mère a ajouté : « Ouvre ton cœur et vis ta thérapie à fond. » Là, j’avais vraiment envie de brailler. L’infirmière est venu me chercher pour le questionnaire auquel j’ai répondu le plus honnêtement possible : « Ici, ça sert à rien de bullshiter », je me suis dit. Rendu à ma chambre, je me suis assis sur le lit, face au miroir, et j’ai pleuré.

Toutes sortes de choses se passaient dans ma tête. Je me suis demandé ce qui avait pu arriver pour que je me retrouve ici. Pourquoi j’agissais de la sorte quand je consommais, etc. Puis j’ai défait ma valise. Un gars qui passait par là – Alain – est venu me serrer la main et m’a dit : « Ça va bien aller. Tu es à la bonne place. Viens, je vais te faire faire le tour. » Il m’a avoué en être à sa cinquième thérapie. J’étais découragé.

On est allé dans le fumoir et il m’a présenté à tout le monde. J’ai adoré ça : tous étaient sympathiques, accueillants et super gentils. On a continué de faire le tour et de rencontrer les autres résidents puis Alain m’a expliqué le fonctionnement de la Maison. Pendant l’heure de la relaxation je me suis endormi. C’est un bénévole qui est venu me réveiller pour le souper. J’ai pris mon plateau, je me suis assis seul à une table. Dans le fonds, j’aurais bien aimé que quelqu’un vienne s’asseoir avec moi. Je me sentais seul, j’avais le « motton ».

Ma première réunion avait lieu tout de suite après le repas. Je me suis dit : « Fuck, c’est là que ça commence mon homme! ». Après la rencontre, j’ai pensé à ma blonde, à mes amis. Je me suis demandé ce que les gens pensaient de moi. J’étais nerveux de passer une nuit loin de ceux que j’aime, loin de mon confort.

J’ai attendu jusqu’à 23 h pour aller dans ma chambre écrire mon premier journal de bord. Sans trop savoir quoi dire.

Je me suis couché et j’ai pleuré comme un bébé pendant au moins une demi-heure. Puis j’ai regardé la photo de ma blonde en me disant : « T’es capable, t’es passé à travers plein d’épreuves dans ta vie, tu vas passer à travers celle-ci », et je me suis laissé couler dans le sommeil en regardant le sourire de ma copine. Elle me disait : « J’ai hâte de te revoir, de revoir le vrai Marc-André ».

C’est comme ça que ça s’est passé le jour où je suis rentré à La Maison Jean Lapointe.
 

« De toute façon, je ne vis plus. Au plus, je survis, malgré moi.
Ma vie n’a plus aucun sens. Je n’ai plus la moindre estime de moi-même,
mes rêves sont brisés, mes valeurs oubliées. »


Michelle P.



Dring! Dring! La sonnerie du téléphone me réveille. Qui ose m’appeler à cette heure? Je m’étire et prends le combiné :

- Allô?
- Bonjour madame, ici Danielle de la Maison Jean Lapointe. On vous attendait ce matin pour votre admission.

Merde 10h30. Je reprends mes esprits : c’est aujourd’hui le grand jour. Qu’est-ce que je leur dis?....

- Oui, bonjour madame, je m’excuse, je croyais que l’admission se faisait à 14h30, j’ai dû me tromper.
- Venez donc pour 14h30! Même si on est occupé, on va s’arranger.

Hier, seule à la maison, j’ai pris un coup solide. Je le savais très bien ce qui m’attendait aujourd’hui. Dans mon ivresse, j’ai même appelé des amis, des membres de la famille pour leur annoncer la grande nouvelle... Ce matin, nous y sommes. La nuit a passé très vite.

Je bascule de mon lit, la tête lourde, le coeur sur le bord des lèvres et l’esprit absent. Dans la douche, je me mets à pleurer. Je suis triste et découragée. Comment en suis-je arrivée là? C’est pathétique. Moi la grande criminologue, avec un certificat en toxicomanie en plus! Moi qui connais tout dans ce domaine, comment puis-je avoir besoin d’une thérapie? Non mais… je rêve ou je cauchemarde?

Oui, c’est vrai, j’aime bien prendre un coup. Mes amis m’ont toujours considérée comme la party girl. Mais depuis quelque temps, la party girl fête toute seule à la maison. Comme ça, les gaffes, elle les fait sans témoin. De toute façon, elle n’a plus grand monde pour faire le party : ses copines sont mariées, ont des enfants et ne peuvent plus suivre son train de vie.

Je me regarde dans le miroir, je me trouve laide. J’ai tellement vieilli. Et je n’ai pas vu passer les années. J’aurai 40 ans cette année et je suis toujours à la recherche de ce fameux bonheur...

Je m’en veux tellement. Je fais dur. J’ai pourtant réussi : je suis instruite, j’ai une bonne job. Bon, ok, j’avoue, je suis sur le p’tit bord de la perdre parce que je m’absente souvent mais… j’ai un chien, deux chats et une maison que j’ai achetée seule. Je paye mes impôts, j’ai une vie tout à fait normale. Moi, besoin d’aide? What’s wrong with this picture? Where did I go wrong?

Et si je n’y allais pas? Si j’annulais comme il y a six mois? Si j’essayais encore une fois d’arrêter seule, par mes propres moyens? Peut-être que ça marcherait? Je suis capable. Je suis intelligente, instruite et courageuse, je pourrais y arriver seule. Les autres fois, les fois d’avant, je n’avais pas vraiment essayé. Cette fois, c’est différent j’y mettrai plus d’efforts. Je téléphonerai aux A.A. et je n’aurai qu’à cesser de boire!

Les idées et les images tournent à la vitesse grand V dans ma tête. Je suis tiraillée entre le déni et la honte, entre l’acceptation et le refus. Que faire? Seigneur, montre-moi la bonne voie, je n’en peux plus de vivre comme ça.

Dans le fond de mon coeur, je vois ma soeur qui, depuis des années, me supplie de faire cette démarche. La dernière fois qu’elle m’en a parlé, elle m’avait surprise un « lendemain de veille » avec une tronche pas possible, des vomissures sur le plancher de la salle de bain, le lit souillé. Agenouillée à mes côtés, elle m’a suppliée en pleurant : « Michelle, tu ne pourras pas y arriver seule. Tu devras te faire désintoxiquer. Je t’en supplie, va chercher de l’aide. Tu vas mourir! Moi qui ai passé ma vie à sauver des gens en Afrique, je ne me pardonnerai jamais d’avoir laissé mourir ma petite soeur. Promets-moi que tu iras à la Maison Jean Lapointe. Fais-le pour moi. Ne pense pas, vas-y. »

Je me force à me raisonner. Il faut que j’y aille. Je lui ai promis, j’y vais. Je vais prendre ça comme des vacances. Ça me fera du bien de me reposer pendant trois semaines. De toute façon, je ne vis plus. Au plus, je survis, malgré moi. Ma vie n’a plus aucun sens. Je n’ai plus la moindre estime de moi-même, mes rêves sont brisés, mes valeurs oubliées.

Depuis mon enfance je me sens différente. J’ai toujours l’impression de ne jamais être à ma place. Lorsque j’ai découvert les bienfaits de l’alcool, j’ai cru avoir trouvé une sorte de bonheur. J’étais transformée. Et du même coup, j’ai envoyé valser mes croyances religieuses. Enfin je pouvais vivre en hédoniste sans culpabiliser. Avoir un fun bleu sans me sentir coupable.

Une question revient me hanter. Quand franchit-on les limites? Quand on perd ses amis et ses jobs? Quand on tombe et qu’on se fracture les os? Quand on oublie où on a stationné son auto? Quand on pisse au lit, quand on vomit partout? Quand on se promène nue dans la maison alors qu’il y a de la visite? Quand on rentre d’une soirée sans ses chaussures? Quand on sacre une volée à son chum et qu’on se fait battre encore plus violemment en retour? Quand on oublie de se protéger lors d’une relation sexuelle? Quand on se réveille dans une chambre de motel avec un pur étranger en ayant aucune idée de ce qu’on a fait la veille? Quand?

J’y vais. Je fais mes bagages et j’appelle mon copain pour qu’il m’y amène. Durant le trajet, je regarde défiler le paysage. J’ai l’impression que c’est ma vie qui défile devant moi. Je suis triste, abattue, j’ai envie de pleurer. J’envie la femme dans la voiture voisine : elle parle au téléphone et semble heureuse. Je ne dois plus penser, je dois y aller, c’est tout.

Nous y sommes. Avant de repartir, mon copain me prend dans ses bras et je pleure. Je suis triste et j’ai peur. La réceptionniste m’invite gentiment à m’installer dans un des petits fauteuils. Assise à son bureau, elle fredonne en se remettant du rouge à lèvres. Je l’observe discrètement derrière mes larmes et mon rideau de cheveux. Je songe à la chance qu’elle a, elle semble heureuse.

Après un accueil des plus chaleureux, j’ai commencé ma vie là-bas. Je me suis rapidement adaptée au rythme de la Maison : séances théoriques le matin, ateliers l’après-midi. Je me suis sentie tout à fait à ma place : j’ai réalisé que j’étais comme eux.

C’est après quelques jours que j’ai vraiment émergé. J’ai commencé à comprendre l’ampleur de la maladie. Ce n’était pas parce que je n’avais pas de volonté : j’étais réellement malade. Du coup, j’ai eu moins honte de moi, j’ai eu moins de remords. Pour la première fois de ma vie j’ai eu le courage de faire face à ma réalité. Certains moments ont été difficiles à vivre, mais j’ai eu du support, j’ai été comprise. J’ai tissé un lien de confiance avec mon conseiller. Les séances avec lui m’ont permis de reconnaître la colère et la haine que j’avais en moi pour pouvoir ensuite évacuer le tout. Je me suis sentie parfaitement bien encadrée et l’on m’a bien préparée pour la sortie.

Depuis, je suis toujours abstinente. Je vais régulièrement aux meetings, je fais mes lectures. Étonnamment, toutes les peurs qui m’habitaient autrefois se dissipent graduellement.

J’apprends tranquillement à redécouvrir la beauté de la vie et je reprends contact avec Dieu que j’avais mis de côté il y a 20 ans. J’ai maintenant confiance en l’avenir car je sais qu’Il sera là pour me guider. C’est à partir du moment où l’on fait confiance en l’Amour qu’on peut commencer à s’aimer réellement. Maintenant, l’expression « vous ne serez plus jamais seul » prend toute sa signification. Tout ça est nouveau pour moi et m’apporte de l’assurance et du réconfort.

Finalement, je crois qu’il est inutile de chercher trop loin le bonheur, car c’est en soi qu’on va le découvrir. En soi et à travers les gestes qu’on pose pour aider nos petits frères...
 

« J’ai compris que j’étais à la bonne place pour retrouver
ma dignité de femme.
C’était enfin le calme après tant d’années de tempête à chercher ma place
dans les bras des hommes, des drogues et de l’alcool. »

Nizie



Il y a 18 ans, j’entrais à la Maison Jean Lapointe. Le plus grand jour de ma vie. J’avais enfin trouvé un endroit rassurant où l’espoir allait renaître tout doucement en moi. Ça, je le sentais au plus profond de mon cœur et de mon âme.
Ma vie était devenue un véritable chaos, un déluge de folies, avec des obsessions de consommation, des comportements irresponsables envers mes enfants, ma famille et mon conjoint que je considérais comme un fardeau. C’était la prison intérieure.

Avant que j’entre à la Maison, tout semblait vouloir me tirer vers le bas, les échecs se multipliaient. Mes seules vraies raisons de vivre étaient la boisson, la cocaïne, le hasch, le pot. À cela s’ajoutait une relation extraconjugale avec une personne que je voyais secrètement tous les jours, tout en faisant semblant d’être en couple avec mon mari de l’époque. Le mensonge était devenue ma vérité. Dans ce contexte, il m’était impossible de vivre sans me geler.

Chose certaine, ce n’était pas cette vie que je voulais offrir à mes petits garçons de 3 et 4 ans. Mais je ne pouvais plus m’arrêter. J’étais confuse, inconsciemment égoïste, sans aucun principe. J’étais sans pitié. J’étais une alcoolique et une toxicomane qui ne pouvait pas vivre sans ses drogues. En fait, j’avais le corps d’une femme de 33 ans mais j’étais une enfant démunie, triste, incapable d’agir, de prendre des décisions.

Et la vie s’est chargée de me mettre au pied d’un mur. Un autre mur. Comme d’habitude, j’étais allée retrouver clandestinement mon amant. Dans le bar où nous étions, il s’est mis à parler à une fille. Ça a déclenché en moi une sorte d’explosion de sentiments : de la rage, de la colère, de la jalousie, de la peur aussi. J’étouffais. Désespérée, je suis partie avec le doorman et d’autres hommes. En route, nous avons eu un accident. Mais comme personne n’était blessé, nous avons continué à consommer, comme s’il ne s’était rien passé. Plus tard, je me suis souvenu de l’accident et j’ai réalisé que c’était moi qui conduisais. C’est sur le bord du trottoir, ce petit matin du 17 août 1988, que j’ai abdiqué. J’ai compris que je ne pouvais plus me sauver de ma réalité. C’est ce petit moment de lucidité, cet instant de grâce qui m’a réveillée : j’ai réalisé l’ampleur du vide de ma vie. À ce moment précis, il y a eu de l’espoir.

Je suis alors rentrée chez moi pour m’occuper de mes deux petits « prouts », mes deux amours. J’étais survoltée, défaite, tremblante. J’ai appelé ma jeune cousine et je lui ai demandé de l’aide. Elle ne m’a pas jugée et c’est avec beaucoup d’amour qu’elle m’a dit : « Je crois que tu as un problème ». Je l’ai écoutée. J’ai pris le téléphone et j’ai appelé à la Maison Jean Lapointe. Je voulais y aller le plus rapidement possible. J’y suis rentrée le 22 août. C’est mon père qui m’a accompagnée. Il était calme, il était là et j’ai senti qu’il m’aimait.

Ma première journée fut l’une des plus belles de ma vie. J’ai compris que j’étais à la bonne place pour retrouver ma dignité de femme. C’était enfin le calme après tant d’années de tempête à chercher ma place dans les bras des hommes, des drogues et de l’alcool.

Ma thérapie fut à la fois exceptionnelle et difficile. J’ai aimé l’endroit et les gens qui vivaient le même désarroi et caressaient le même espoir de vivre sans consommer. J’ai embarqué comme une adulte avec un cœur d’enfant. J’ai écouté et j’ai essayé de bien faire ce qu’on me suggérait. J’ai pleuré aussi en pensant à ce qui m’attendait : les enfants, le divorce, ma famille, la belle-famille… Et j’ai cru à un Dieu qui était là pour moi. Ce fut une croissance spirituelle. Dans tout ce cheminement, je crois que j’ai doucement pris de la maturité.

Ma vie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’avant. J’ai eu un troisième enfant, une fille extraordinaire qui a maintenant 14 ans. Elle a un cœur tendre et plein d’amour. Elle devient une adolescente resplendissante. Je me suis remariée en croyant à l’amour et à la confiance mutuelle de deux êtres distincts, deux ex-alcooliques avec un mode de vie un peu particulier. Mes deux fils sont grands maintenant, 23 et 24 ans; ils sont généreux, sensibles et conscients des dangers de la drogue et de l’alcool. Ils m’épatent. Je travaille dans le domaine que j’aime et j’essaie, jour après jour, d’être une bonne personne. J’assiste encore très régulièrement aux meetings, essayant de transmettre à mon tour ce que j’ai appris.

J’achève ce témoignage et je me sens bien. J’ai été touchée, très touchée même par ce retour en arrière dans ma vie.

« J’ai compris des mois plus tard que je venais de vivre un réveil spirituel. Difficile à croire pour un ingénieur pratico pratique qui ne croit rien s’il n’y a pas une explication rationnelle ou scientifique pour supporter les faits. »

Normand L.



Dès mes premières années de primaire, j’ai eu le mal de vivre.

J’étais grand, maigre, j’avais les oreilles décollées. J’étais très complexé. Pour survivre dans cette jungle, pour affronter la vie, j’ai dû me forger un masque : je me suis caché derrière l’humour et les succès scolaires pour dissimuler mon désarroi, ma peur d’être rejeté et mon besoin d’être aimé. Je n’étais pas conscient de toutes ces souffrances et personne dans mon entourage n’avait décelé ma détresse intérieure. Ce faux départ dans la vie allait me hanter pendant près de 40 ans.

J’ai connu l’alcool au secondaire. Je me souviens encore du bien-être que j’ai ressenti en ingurgitant quelques rasades de gin lors d’une classe-neige en secondaire trois. Mon mal de vivre intérieur m’avait miraculeusement délaissé pour quelques heures. Quel soulagement! J’ai continué à consommer occasionnellement de la bière et du cidre, très populaire à l’époque. Au cégep, il y a eu quelques beuveries mémorables, dont une en particulier, lors d’un carnaval, au cours de laquelle je suis passé à travers une porte vitrée. J’ai eu besoin de 87 points de suture.

Puis vint l’université. J’avais choisi d’aller faire mon cours d’ingénieur à Sherbrooke pour m’éloigner du contrôle parental. Je pouvais donc enfin boire à ma guise sans réaliser que mon alcoolisme gagnait insidieusement du terrain. À cette époque, je me considérais comme un buveur social au même titre que mes valeureux compagnons d’étude. J’ai gradué avec les honneurs grâce à des résultats académiques exceptionnels qui me valorisaient aux yeux de mes collègues et comblaient mon vide intérieur.

Dans ma vie, tout allait très bien. Du moins en apparence, car à l’intérieur, je souffrais terriblement et la douleur allait en s’accentuant. Je devenais de plus en plus impulsif, j’avais même des épisodes de violence colérique. Je ne tolérais pas d’être contrarié et développais un désir compulsif de tout contrôler. Je créais un tourbillon d’activités autour de moi avec des horaires de plus en plus chargés. Cela m’évitait de réfléchir et d’avoir à affronter mon angoisse.

Je me rappelle très bien qu’un membre A.A., un dénommé Tilmont, m’a un jour emmené à un meeting à Beauharnois. C’était en juin 1979. Je n’avais rien compris car je ne m’identifiais pas du tout à ce groupe, qui, selon moi, réunissait de « vieux alcooliques socialement déchus qui s’accrochaient tant bien que mal à des bondieuseries ». J’avais encore beaucoup trop de contrôle sur les gens et de power dans ma tête pour faire la première étape de ce programme. C’est dommage que l’étincelle A.A. ne se soit pas allumée à ce moment-là ; je me serais épargné – à moi et mon entourage –, 21 années de souffrance.

Après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur, j’ai décroché un bon emploi et un excellent salaire. J’ai rapidement fait la connaissance de la « Dame en blanc », la cocaïne, qui a accentué ma descente aux enfers. C’est évident que je sentais que quelque chose m’échappait, mais quoi? Mon malaise grandissait et je buvais de plus en plus en réalisant que ma vie était d’une désolante tristesse, qu’elle n’était pas heureuse comme celle de mes amis. C’est là que j’ai décidé d’agir. . J’étais déterminé à le trouver ce fichu bonheur.

À l’époque, j’avais une compagne, mais mon couple fonctionnait plus ou moins. Entre autres, à cause de problèmes de communication et d’alcool. Croyant qu’un projet cimenterait notre union et améliorerait mon estime de moi, nous avons acheté une maison. Échec! Nous avons alors décidé d’avoir un enfant, puis un deuxième, mais rien n’a changé. Pour régler mon soi-disant-problème j’ai alors décidé de ne boire que de la 0,5 % d’alcool. Puis nous avons eu un troisième enfant. Le mal de vivre persistait toujours. Mon travail m’a obligé à changer de ville. Eurêka! Je pensais qu’un petit dépaysement me ferait enfin connaître le bonheur. Mais une fois de retour à Montréal après quatre ans, j’ai recommencé à boire de plus belle. J’étais battu sur tous les plans : mon couple était en déroute, mes enfants étaient malheureux, ma carrière plafonnait et mon mal de vivre devenait insoutenable. Tout ce que j’avais tenté avait échoué, je ne savais plus quoi faire, j’étais exténué, découragé. Des idées noires m’habitaient.

Puis vint le bas-fond que tout alcoolique attend inconsciemment. En octobre 2000, à la fin d’une soirée bien arrosée, j’ai eu des démêlés avec la justice et commis une gaffe monumentale. Mon monde venait de s’écrouler complètement. Un policier m’a alors recommandé d’aller en cure à la Maison Jean Lapointe. Pour la première fois de ma vie, j’ai baissé les bras et accepté cette suggestion, je ne sais pas trop pourquoi…

C’est mon ami Michel qui m’a accompagné. J’étais tellement étouffé par la souffrance, la honte et la culpabilité que je ne me souviens même pas de l’accueil que j’ai reçu. J’avais peine à réaliser que j’entrais en thérapie et je n’arrêtais pas de pleurer. Non sans émotion, j’ai appelé ma famille et mon patron pour leur dire que j’entrais en cure pour trois semaines. Tous étaient à la fois surpris et soulagés par ma démarche; tous m’ont appuyé à 100 %.

J’étais tellement dans un état second que ce n’est qu’au bout de trois jours que j’ai réalisé qu’il y avait un ascenseur dans l’édifice! Après cette période d’adaptation, j’ai rencontré mon conseiller pour définir mon plan de traitement. C’est là que j’ai vraiment eu peur : je venais de réaliser que moi, Normand, j’étais un alcoolique, un workaholic, un dépendant affectif doté d’une hypersensibilité non contrôlée, un homme violent avec des comportements inappropriés. Tout un diagnostic! J’étais atterré et l’idée de mettre fin à mes jours revint me hanter encore plus fort. La Maison n’était pas très loin du pont Jacques-Cartier, je m’imaginais en haut de la structure métallique, prendre un grand respire puis sauter. Pour la première fois de ma vie, je voyais mes difficultés personnelles et mes échecs dans mes relations avec les autres comme une montagne insurmontable. J’ai alors compris que j’étais dans le déni le plus total et que j’avais complètement perdu la maîtrise de ma vie. Ce fût un choc terrible.

Puis j’ai senti une douce chaleur et le calme s’installer en moi. Pour une des rares fois depuis mon enfance, je sentais un bien-être réel. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait mais j’en goûtais pleinement chaque seconde. J’ai compris des mois plus tard que je venais de vivre un réveil spirituel. Difficile à croire pour moi, ingénieur pratico pratique qui ne croit rien s’il n’y a pas une explication rationnelle ou scientifique pour supporter les faits. Un changement profond et libérateur venait enfin de se produire à l’intérieur de moi. Je me suis levé de mon lit et suis allé rencontrer à nouveau mon conseiller. Je lui demandé de me réexpliquer cette cure de trois semaines. J’étais beaucoup plus réceptif et coopératif que la première fois. C’est clair, ce programme était ma dernière chance, mon ultime planche de salut. L’expression « lâcher prise » prenait soudain tout son sens, je me sentais métamorphosé.

Durant la thérapie, on m’a présenté le programme des A.A. Visiter des sous-sols d’églises et me tenir avec ces alcooliques ne m’emballait aucunement mais dès ma sortie de la Maison, je me suis trouvé un parrain et j’ai choisi un groupe d’appartenance. Graduellement, le goût sincère de faire du meeting est né. Je voulais échanger avec ces alcooliques en cheminement, leur raconter mes difficultés, mes angoisses, mes peurs et les entendre à leur tour. J’ai réalisé que la fraternité entre A.A. était unique et très bénéfique pour moi, « l’alcoolique en rétablissement ».

La Maison Jean Lapointe avait changé ma vie. Maintenant, je devais faire face à mes responsabilités. Je me suis séparé de ma conjointe et ai acheté un condo pour avoir la garde partagée de mes enfants. Peu à peu, je me suis lié d’amitié avec d’autres membres A.A. Je me suis aussi inscrit à une thérapie externe pour hommes violents afin de mieux gérer l’impulsivité maladive qui s’emparait de moi dans certaines circonstances. Tout comme l’alcool, la violence demeure un sujet tabou et un problème qu’il faut régler en demandant de l’aide. J’ai appliqué dans cette thérapie les fameuses « douze étapes », elles m’ont été très utiles.

En revanche, je dois avouer que j’ai eu de la difficulté avec un des principes du mouvement : la rigoureuse honnêteté! Je m’entends encore dire à mon parrain, Bertrand, que je serais le meilleur A.A. au monde si on pouvait enlever cette contrainte! Mais il m’a convaincu que ce mode de vie reposait justement sur ce principe. Il me fallait être totalement honnête, tout d’abord avec moi-même puis, graduellement, avec mon entourage. C’était la clé de mon rétablissement. Merci Bert d’avoir été tenace avec ton filleul rebelle et parfois récalcitrant. Ta douceur et ta patience ont grandement contribué à ma métamorphose.

Après trois ans de cheminement, je trouvais que je plafonnais. J’ai fait ma demande pour faire les 4e et 5e étapes au CLSC de Roberval. Ce stage m’a vraiment permis de prendre mon envol spirituel. J’ai appris à méditer, à vraiment lâcher prise et surtout, à laisser ma Puissance Supérieure me guider dans les décisions de tous les jours. J’ai alors connu de précieux moments de sérénité.

Graduellement, des filleuls se sont greffés à moi. Ils m’ont fait comprendre que le meilleur parrain d’un parrain est… son filleul. Ils m’appellent encore régulièrement pour partager leur quotidien. Je les croise dans les meetings, ils viennent me visiter chez moi à l’occasion. Je pratique l’écoute et la compassion et eux, ils peuvent se permettre d’exprimer leurs émotions.

J’ai maintenant 50 ans et suis abstinent depuis plus de six années. Tous les matins, je remercie ma Puissance Supérieure d’avoir encore la santé physique et mentale, de cheminer vers une spiritualité qui m’apporte des réponses, de pouvoir aider mes semblables, qu’ils soient alcooliques ou non. L’humain apprend par la sagesse ou par la souffrance. En tant qu’alcoolique, je ne connaissais que la souffrance. La Maison Jean Lapointe m’a fait découvrir l’autre façon de grandir, beaucoup plus douce : la sagesse.
 


« Moi qui suis normalement de bonne humeur et souriant,
j’étais devenu quelqu’un d’autre, perdu dans l’obscurité de mon paradis artificiel. »

Philippe L.



Après avoir lamentablement échoué à mes examens d’université et cessé de voir mes amis, je me suis rendu à l’évidence : j’avais un problème. Un matin, je me suis même levé avec l’idée de me jeter par-dessus le balcon. Ça faisait déjà un bon bout de temps que je commençais mes journées avec ce genre d’idées sombres. Ne voyant plus rien de positif dans la vie, j’ai même pensé pouvoir acheter le bonheur en faisant plus d’argent. Malheureusement, je me suis enfoncé davantage et j’ai vraiment atteint le fond.

Ma consommation et mes agissements étaient devenus pathétiques. Moi qui suis normalement de bonne humeur et souriant, j’étais devenu quelqu’un d’autre, perdu dans l’obscurité de mes paradis artificiels. Car oui, je suis alcoolique. Et oui, je suis toxicomane. Heureusement, j’ai fini par épuiser mes ressources et j’ai dû retourner au bercail avec les personnes que j’aime de tout mon cœur et qui seront toujours là pour moi. Et c’est grâce à eux, à ma famille, que je suis sorti des ténèbres et que j’ai enfin pu renouer avec la vie dans ce qu’elle a de plus agréable.

La Maison Jean Lapointe a été le plus beau cadeau que mes parents pouvaient me faire. Ma mère et une de mes sœurs sont venues m’y accompagner. C’était le 10 mai 2006. Cette date est symbolique pour moi, car c’est à partir de ce moment que j’ai pu retrouver le plaisir de vivre.

Cette thérapie m’a permis d’en apprendre davantage sur moi et sur les problèmes de dépendance. J’ai découvert que la personne la plus importante au monde, c’était moi, et que si je ne parvenais pas à m’accepter comme j’étais, à m’aimer avec mes quelques qualités et mes nombreux défauts, personne ne pourrait le faire à ma place. Mais cette révélation, je ne l’ai pas eue dès le début. Les premiers jours à la Maison, j’étais plutôt rebelle. J’ai même pensé à toutes sortes de combines pour faire rentrer de la drogue. Un ami m’a expliqué que la thérapie était peut-être ma seule chance de sauver ma peau… ça m’a calmé. J’ai aussi appris que j’étais un excessif qui a beaucoup de difficulté à se mettre des barrières raisonnables. Au fur et à mesure que la cure avançait, les ateliers sont devenus de plus en plus intéressants et les discussions plus profondes.

Les gens que j’ai rencontrés à la Maison m’ont toujours supporté et me supportent encore aujourd’hui. Ils ont cru en moi et ne m’ont pas jugé. Ils m’ont redonné le goût de me lever le matin, peu importent les défis qui m’attendaient. Ils ont réorienté ma vie, m’ont appris à faire une chose à la fois et surtout, m’ont fait réaliser qu’il faut vivre et laisser vivre. J’ai maintenant une sensation de bien-être qui m’habite. Je me suis retrouvé et j’aime la vie.

Aujourd’hui, je suis retourné aux études, je fais beaucoup de sport et j’ai recommencé à fréquenter les jolies demoiselles!
 

« Je reprends le même rituel qu’à tous les jours :
quelques bières pour me remettre de la veille, arrêter les tremblements
et petite visite à la SAQ pour acheter ma ration de la journée.
Je ne peux plus m’arrêter de boire même
si l’alcool ne parvient plus à m’apaiser. »

Pierre T.



Inutile de passer ma vie en revue : c’est un échec dans tous les domaines. Je suis sans emploi depuis un an. Je croule sous les dettes. Mon épouse veut me quitter et je n’ai plus aucune estime de moi. Je suis hanté par le suicide mais incapable de passer à l’acte. Il ne me reste plus qu’à boire jusqu’à en mourir… et à débarrasser la planète.

Le 23 novembre dernier, c’était le huitième anniversaire de naissance de mon fils. Mon épouse m’a demandé d’essayer d’être présentable. J’y suis arrivé tant bien que mal. En tout cas, je ne suis pas tombé avant le départ des visiteurs. Je ne les ai ni engueulés, ni foutus à la porte. J’étais fier de moi. Le lendemain, je m’attendais à des félicitations. Je n’ai rien eu.

Alors je consomme de plus belle. Je reprends le même rituel qu’à tous les jours : quelques bières pour me remettre de la veille, arrêter les tremblements et petite visite à la SAQ pour acheter ma ration de la journée. Je ne peux plus m’arrêter de boire même si l’alcool ne parvient plus à m’apaiser.

Un jour vers midi, pas encore complètement saoul mais très mal dans ma peau, je téléphone à la Maison Jean Lapointe. Une voix chaleureuse me répond, c’est Odette. Elle prend les informations et m’annonce que je peux entrer dès le lendemain à 10 heures. Je ne pose aucune question au sujet de la thérapie. Je raccroche et je continue à boire. Au milieu de l’après-midi, je suis complètement perdu. J’ai un vague souvenir, une impression d’avoir téléphoné à la Maison Jean Lapointe, mais je n’en suis pas certain. Je cherche le numéro de téléphone dans le bottin et j’appelle. C’est encore Odette avec sa belle voix. Elle me confirme mon entrée pour le lendemain et me dit à peu près ceci : « Prends un papier, un crayon et écris ce que je vais te dire. Maison Jean Lapointe, 111 rue Normand, 10 heures, le 29 novembre ». Elle me fait répéter ce que j’ai écrit. Elle me dit ensuite : « Place le papier au centre de la table de la cuisine et maintenant, tu peux aller boire ». J’accepte qu’on me traite comme un enfant. Je suis complètement vaincu. Je raccroche et comme par miracle, je n’ai plus soif. Quand mon épouse arrive du travail, je lui annonce ma décision. Elle paraît satisfaite, sans plus. Je lui ai déjà fait tant de promesses!

En soirée, je vais voir mon ami Denis, le seul qui soit encore proche de moi, pour lui demander de m’accompagner à la Maison le lendemain matin. J’ai peur de ne pas trouver la place. Il me rassure, me dit qu’il trouvera. Je prépare ma valise et je me couche. Je ne dors pas très bien. À mon réveil, je me sers un café, mais je n’arrive pas à tenir la tasse tellement je tremble de partout. Je parviens à prendre quelques gorgées en posant la tasse sur la table et en me penchant pour boire. J’en prends quelques gorgées lorsque je suis certain que mon fils et ma femme ne me regardent pas.

Je ne suis plus convaincu de ma décision de la veille. J’ai besoin d’alcool pour me remettre et faire cesser les tremblements, mais il n’y a plus rien à boire. Je voudrais pouvoir tout effacer, annuler mon entrée à la Maison et continuer à boire. Le peu d’orgueil qu’il me reste m’empêche de revenir sur ma décision. J’ai tellement peur de ce qui va se passer en thérapie. Je voudrais mourir sur le champ. Denis arrive à 8 h 30, au moment où mon épouse et mon fils quittent la maison. « Déjà? On sera pas en retard! » me dis-je. J’essaye de faire la conversation mais je n’y arrive pas tellement tout est mêlé dans ma tête. Je redemande sans cesse à Denis s’il connaît la rue, alors qu’au fond de moi, tout ce que je veux c’est qu’il ne la trouve jamais. Le trajet n’est pas très long. En arrivant, je réalise que je connais très bien cette petite rue tranquille du Vieux Montréal. Pendant 15 ans, tous les soirs au retour du travail, je l’ai emprunté afin de pouvoir prendre quelques bonnes gorgées d’alcool à l’abri des regards. Je n’en reviens pas : tous les soirs, je commençais à me saouler devant la Maison Jean Lapointe!

Denis m’accompagne à l’intérieur mais je voudrais qu’il s’en aille. Comme ça, je pourrais changer d’idée et disparaître. Il s’assoit près de la porte : impossible de sortir sans qu’il m’attrape. Aucune issue. On vient me chercher. Je fais mes adieux à Denis et lui demande de veiller sur ma petite famille comme si je n’allais jamais revenir.

Je passe au travers des procédures d’entrée sans trop m’en rendre compte : questionnaires, fouille, instructions et j’ai ma chambre, la 23. Merde, nous sommes deux par chambre! Mon nouveau compagnon arrive, il n’a pas l’air très présent. Je ne le verrai que quelques jours car il est transféré ailleurs, pour des soins psychiatriques. Il ne cesse de me demander de me taire, persuadé qu’Interpol est caché derrière l’affiche « Défense de fumer ». Puis, un résidant, Guy-Paul, vient me chercher. Il en est à sa dernière semaine et a l’air bien dans sa peau. Il trouve les bonnes paroles pour m’encourager. Il me conduit à la « Cale Sèche » pour rencontrer le reste de la maisonnée. Il fait très chaud ou plutôt, j’ai très chaud, tout tourne autour de moi. Guy-Paul m’offre à boire : « Qu’est-ce que tu prends, Pierre? Une bière flatte comme celle du gars là-bas? » Il éclate de rire : « C’est du jus de pomme! ». Je prends de l’eau. J’essaye de tenir mon verre, mais je n’y arrive pas. Discrètement, il m’apporte une paille.

À l’heure du dîner, nous descendons à la cafétéria. Guy-Paul me fait asseoir et me demande ce que je désire manger. Il va chercher mon plateau, sachant très bien que je tremble trop pour pouvoir le transporter moi-même. Je n’arrive pas à manger. Puis, j’assiste à une première thérapie de groupe. Je ne comprends rien, j’ai mal à la tête et je n’arrive pas à écrire, je tremble trop. Finalement, on vient me chercher pour l’examen médical. Sans ménagement, le médecin m’annonce que je suis un alcoolique chronique. Quelle nouvelle! Franchement, je préfèrerais qu’il me donne un calmant pour dormir et une aspirine pour mon mal de tête! Je transpire abondamment. Mes vêtements sont trempés et je pue l’alcool. L’infirmière me recommande d’aller prendre une douche avant le souper et de me préparer pour la sortie du soir : une réunion des Alcooliques Anonymes. Elle me promet de me faire un massage pour mon mal de tête. Ce qu’elle fait, pour mon plus grand bien. Au souper, je suis encore incapable de transporter quoi que ce soit et encore moins d’utiliser des ustensiles. Je ne peux même pas avaler un bout de carotte. Pendant trois jours, j’ai finalement droit au régime « œufs battus » d’Annie avalés grâce aux pailles de Guy-Paul.

En début de soirée, nous allons en autobus à la réunion des Alcooliques Anonymes, dans Rosemont. Ça ne m’impressionne pas tellement : il y a cinq ans, j’ai fréquenté les A.A. et je m’étais dit que je n’avais rien à faire là, que ce n’était pas pour moi.

L’accueil est chaleureux et, à ma grande surprise, ça fait mon affaire. Je veux m’installer en arrière mais Guy-Paul nous réserve tout de suite deux chaises dans la première rangée. Il me demande si je veux un café, en me tapant un clin d’œil. Il part sans attendre ma réponse et revient avec deux cafés... et une paille. Je suis rapidement identifié comme « le nouveau ». À la fin du partage, quelques membres se dirigent vers moi pour m’accueillir. Je suis soudainement un peu mieux dans ma peau, et surtout je me sens à la bonne place. L’un d’eux, Bernard, me raconte brièvement ce que les A.A. ont fait pour lui et me dit qu’il me reverra le dimanche suivant.

Sur le chemin du retour, dans l’autobus qui nous ramène à la Maison, je me surprends à penser que je parviendrai peut-être à m’en sortir. Une faible lueur d’espoir vient de jaillir en moi. Pour la première fois depuis très longtemps, je passe une bonne nuit de sommeil.

« Lorsque je suis entré ici, j’étais en chute libre.
Et j’ai dû tomber de haut car je suis tombé longtemps. »

Raynald S.



J’ai longtemps refusé de voir ce qui m’arrivait. Pourtant, ma femme et mes enfants me demandaient régulièrement de diminuer ma consommation. Ils l’ont d’abord fait subtilement, puis leur message est devenu de plus en plus clair. Je prenais ces « doux » avertissements avec un grain de sel, en me disant que j’étais en contrôle.

D’aussi loin que je me souviens, je n’ai toujours fréquenté que des lieux où l’on pouvait consommer, sinon je n’y allais pas. Pas de cinéma, pas de promenade, pas de magasinage. Les visites à la parenté? Uniquement chez ceux où je pouvais boire. Je ne pensais qu’à ça depuis toujours. Ou du moins depuis l’armée. Je suis ensuite arrivé sur le marché du travail; j’y ai commencé au bas de l’échelle, dans une grande usine. Toutes les occasions étaient alors bonnes pour aller enfiler plusieurs bières après le quart de travail. Puis, de promotion en promotion, je suis devenu cadre dans plusieurs grandes entreprises. Je m’entourais alors de gens comme moi. Je performais quand même, mais je ne pensais qu’au moment où je pourrais aller boire, seul ou avec d’autres. La bière, l’apéro et le vin faisaient partie de tous mes repas, même si je mangeais de moins en moins. Le matin, je calmais mes débuts de tremblement en prenant du café et en camouflant mes mains jusqu’au dîner. Où je pouvais enfin consommer. Les rapports à rédiger ne se faisaient qu’en après-midi tellement mon écriture était illisible le matin. Je devais voyager pour mon travail; grâce à un bon compte de dépenses, la vie d’hôtel est vite devenue l’occasion d’abus avec des amis de passage et des tournées payées à n’importe qui. Je connaissais des centaines de blagues, plus salaces les unes que les autres, et je cherchais toujours à être entouré de buveurs. Je me suis mis à fumer de la marijuana : j’en aimais les effets, surtout combinés à ceux de de l’alcool. J’ai alors commencé à m’absenter du travail quelques journées, mais toujours avec de bonnes excuses. J’avais 58 ans. Et j’avais hâte d’arriver à 60 pour prendre ma retraite… et consommer à mon goût. La vie allait précipiter les choses.

Un an plus tard, j’ai fait une dépression sérieuse, avec des envies de mourir. Mes menaces de suicide étaient surtout des appels à l’aide. Mon épouse et mon meilleur ami m’ont convaincu, après moult efforts, d’aller à l’hôpital où j’ai rencontré un psychiatre. J’ai aussi eu six ou sept rencontres avec une psychologue. Un congé maladie de quatre mois m’a ensuite amené à mes 60 ans et à la retraite.

Plus jeune que moi, mon épouse a continué à travailler. Le matin, j’avais hâte qu’elle parte pour prendre ma première bière, à jeun. J’étais sûr de pouvoir en caler plusieurs avant qu’elle et ma fille, qui étudiait à l’université, ne s’en aperçoivent à leur retour. Mais je me dupais, je sentais à leur regard qu’elles savaient. Ça ne m’a pas arrêté. J’en étais rendu à prendre six à huit bières hautement alcoolisées et deux joints de marijuana avant de déjeuner. Et ce n’était pas encore suffisant. Alors j’ai commencé à cacher partout dans la maison des bouteilles de rhum, de vodka, de cognac pour pouvoir augmenter discrètement l’effet de la bière et du pot. Et puis je me suis mis à trembler de plus en plus et à boire sans me cacher, le matin, devant mon épouse et ma fille. Je ne prenais plus jamais un repas en même temps qu’elles. Elles se sont détachées de moi, avec raison. Ça ne pouvait plus continuer comme ça. J’avais 62 ans.

Un bon matin, sans planification aucune mais après cinq bières et un joint, j’ai pris le téléphone. J’ai appelé à La Maison Jean Lapointe et on a fixé ma date d’entrée au 5 mai. J’avais beaucoup d’appréhension. Me jugerait-on? Réussirais-je à faire toute la cure? Et si c’était trop dur? Jusqu’à la veille de mon départ, je n’ai rien dis à personne. Ce fut la surprise totale et tous m’ont félicité, encouragé. Plus que jamais, j’étais déterminé. N’empêche, en me levant le 5 mai, j’ai pris cinq bières et deux vodkas pour me calmer.

J’ai été accueilli par une réceptionniste très gentille, qui m’a posé les questions de base. J’ai rencontré les gens du service médical qui m’ont mis à l’aise, me traitant comme un malade et jamais de haut. On m’a montré ma chambre, vérifié mes bagages, expliqué quelques règles et ce, toujours avec le sourire. Pas de doute, j’avais affaire à des professionnels. J’appréhendais toutefois mon premier contact avec les autres résidants. J’avais tort de m’en faire.

Dans mon journal ce jour-là, j’ai écrit mes premières impressions : « Arrivée le 05-03-07 – Papillons et un peu d’angoisse – Certitude d’avoir pris la bonne décision – Premiers contacts chaleureux – Pas d’appétit mais ça reviendra – Ai l’intention ferme de m’investir pour réussir ».

Pendant les réunions et les ateliers, on parlait de choses vraiment pertinentes : de l’alcoolisme et la toxicomanie bien sûr, mais aussi de l’honnêteté, de la rechute, de la violence, de l’affirmation de soi et du deuil par exemple. C’était à la fois touchant et troublant de faire sortir nos émotions sur ces sujets. Personne ne jugeait personne, on progressait ensemble du mieux qu’on pouvait, en se réconfortant mutuellement quand on avait une baisse de motivation. Tout ça a engendré beaucoup d’amitié et de fraternité.

Plusieurs personnes qui étaient passées par la Maison Jean Lapointe et qui s’en sortaient vaillamment sont venues témoigner devant nous. Je me souviens d’une phrase de l’une d’entre elles : « Si quelqu’un m’avait dit, il y a 10, 15 ou 20, que je serais capable de rester sobre aussi longtemps, je l’aurais traité de fou ou d’utopiste. » Nous étions suivi individuellement par un conseiller qui nous aidait à cheminer. Avec lui, nous pouvions parler de nos forces, de nos faiblesses et de nos émotions refoulées. Ces conseillers sont d’une énergie et d’une franchise rares.

C’est comme ça que j’ai commencé à grandir. À me sentir mieux, jour après jour. Et à renforcer ma détermination.

Il y a toujours une petite cérémonie, chaleureuse et émouvante, quand un résidant quitte la Maison. Le jour où ce fut mon tour, j’ai prononcé quelques mots pour remercier tout le monde : « Lorsque je suis entré ici, j’étais en chute libre. Et j’ai dû tomber de haut car je suis tombé longtemps. La Maison Jean Lapointe m’a tendu un filet que tous les conseillers et résidants ont tenu pour amortir la chute et me déposer doucement au sol. Je me suis alors levé et j’ai commencé à marcher, en homme libre, en homme réaliste aussi, sachant que la vraie vie m’attendait. Rien ne sert de gémir sur un passé qui n’est plus, ou de rêver à un avenir qui n’est pas. Mon esprit doit se concentrer sur une point précis, l’action du moment présent. »

Je suis fier d’être sorti de la Maison, plus déterminé que jamais à demeurer sobre.. J’encourage tous les jeunes qui sont mal partis à venir y faire un tour, maintenant, le plus vite possible. J’ai 62 ans et j’ai attendu trop longtemps.

Je termine sur cette prière que je récite depuis bien des années déjà :
Mon Dieu,
Donnez-moi la sérénité
D'accepter
Les choses que je ne puis changer,
Le courage
De changer les choses que je peux,
Et la sagesse
D'en connaître la différence.


« La disparition de mon fils m’a jeté à terre et m’a fait déraper.
J’ai alors complètement perdu le contrôle de ma vie. »


Rénald T.



Je suis entré à la Maison Jean Lapointe en novembre 2003 après des mois difficiles. Cette année-là, j’ai dû faire face à deux épreuves : mon divorce et le décès de mon fils, 24 ans, alors qu’il attendait une greffe du cœur et des poumons. Sa disparition m’a jeté à terre et m’a fait déraper. J’ai alors complètement perdu le contrôle de ma vie.

J’ai commencé à consommer de l’alcool, en grande quantité. Dès que ma journée de travail était terminée, je n’avais qu’une idée en tête : boire. J’ai tellement bu que j’ai dû me rendre plusieurs fois à l’hôpital dans un état épouvantable : je perdais complètement le contrôle de moi-même. Après une discussion avec mes deux filles – si précieuses pour moi –, j’ai pris la décision d’aller en traitement. C’est mon frère qui m’a accompagné. Pour y avoir été lui-même en 1996, il connaissait bien la Maison Jean Lapointe. La cure avait bien fonctionné pour lui car depuis, il n’a plus jamais pris une goutte d’alcool.

À la Maison, j’ai été accueilli comme un roi. Je me suis rapidement senti à l’aise malgré mes appréhensions.

Il semble que je suive le même chemin que mon frère car depuis ma sortie, je n’ai pas consommé une goutte moi non plus. Je vis une très belle vie, tout en espérant que ça continue. Chaque jour, je me répète qu’il ne faut pas lâcher, que la vie est belle, qu’il faut vivre 24 heures à la fois… le reste suivra. Je profite bien de mes deux filles. J’ai un travail que j’aime beaucoup et que j’espère conserver longtemps. Les gens de mon entourage m’apprécient et me trouvent maintenant plus grand et plus fort.

Je suis toujours demeuré en contact avec la Maison. Je téléphone tous les 15 jours et je parle aux bénévoles, à l’infirmière et, quand je peux, au conseiller qui m’a suivi pendant la thérapie.

À tous les gens qui ont des problèmes d’alcool ou de drogue, je voudrais dire qu’il existe des endroits pour eux, qu’il faut surmonter la peur de frapper à leur porte. On a tout à gagner à faire une cure, à commencer par une très belle vie.


















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Le jour où je suis entré à
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